—Si on ne les trouve pas, disait Raubvogel, cela prouve qu'ils ont été détruits dans l'un des incendies occasionnés par le bombardement; ou bien encore, que les Allemands, qui me haïssent, fout exprès de ne pas me délivrer les pièces administratives qui me sont indispensables. La preuve, c'est que je ne suis pas seul dans mon cas. Voyez Gédéon Schurke, par exemple; sa situation est semblable à la mienne; et l'on ne vit jamais un meilleur Alsacien. Voyez encore M. Lügner, qui vient d'abandonner sa ville chérie de Mulhouse afin d'habiter la France; sa position est identique à la nôtre. Nous sommes victimes d'un incendie, ou de la mauvaise volonté des Teutons.

Ce raisonnement sans réplique a convaincu les autorités françaises, qui se sont déclarées prêtes à constituer au cousin Raubvogel un état civil complet, à condition qu'il pût trouver des répondants. MM. Lügner et Schurke se sont portés garants de Raubvogel. Après quoi, MM. Raubvogel et Schurke se sont portés garants de M. Lügner. Après quoi, MM. Raubvogel et Lügner se sont portés garants de M. Schurke. Voilà trois bons Français. Il y en a eu tant de mauvais, que ça ne laisse pas de faire plaisir.

Est-ce que j'ai pensé à vous apprendre que le cousin Raubvogel est très riche? Je ne me rappelle plus. En tous cas, au risque de me répéter, je veux vous dire qu'il a fait fortune. Comment, je ne sais pas trop; je n'ai pu avoir, à ce sujet, tous les éclaircissements que j'aurais désirés. Je sais seulement qu'il a fait des opérations, pendant la guerre, avec son beau-père Delanoix. Vous n'en saurez donc pas davantage.

Delanoix est venu ici, avec les époux Raubvogel, pour assister à l'enterrement de ma grand'mère; puis, il est reparti dans le Nord, où l'appellent ses affaires. Les époux Raubvogel sont restés à Versailles. Ils se sont installés dans un magnifique appartement de la rue de l'Orangerie. Ils fréquentent la meilleure société, et tiennent le haut du pavé. Les toilettes d'Estelle font sensation; elle porte le grand deuil (le deuil de la patrie) comme toutes les dames qui se respectent; mais un deuil patriotique comme on en voit peu. Je regrette de n'avoir jamais été couturière, car je vous décrirais ce deuil-là.

Le cousin Raubvogel qui, ainsi que sa femme, se montre charmant pour mon père et pour moi, ne pouvait rester indifférent aux souffrances de ses compatriotes; surtout de ceux qui ont opté pour la France sans avoir eu la précaution, auparavant, de faire des opérations pendant la guerre. Il a pris un petit accent alsacien qu'il n'avait pas lorsque nous eûmes le plaisir de le voir pour la première fois; flatterie délicate. Mais cela n'a pas suffi au cousin. Il a ouvert, avec l'appui du gouvernement, une grande souscription dont le but est d'acheter en Algérie de larges domaines, où l'on créera des villages-modèles dans lesquels iront s'établir les émigrés pauvres.

L'argent afflue; les domaines sont achetés; les villages-modèles sont créés. L'un d'eux, le plus grand, a été nommé Estelleville, en l'honneur de Mme Raubvogel. Après une grande fête spéciale, au cours de laquelle Raubvogel fait un discours vibrant du plus pur patriotisme, et où sa femme apparaît, vêtue en Alsacienne, au bras du ministre de la guerre, les émigrés partent pour la terre promise. Ils y sont conduits par M. Lügner en personne. Le même M. Lügner revient, trois semaines après, enchanté, et avec des larmes d'attendrissement dans les yeux. Et Raubvogel se frotte les mains, des mains qu'on se dispute, à présent, l'honneur de lui serrer.


Depuis quelque temps, en dépit des attentions dont il est comblé par les époux Raubvogel, mon père semble mécontent, inquiet. C'est que la Commission de Revision des grades tient ses séances, et qu'elle va bientôt examiner les titres du colonel Maubart à la grosse épaulette. Mon père est partagé, comme on dit, entre l'espoir et la crainte. Mais cette dernière semble dominer. Le général de Lahaye-Marmenteau qui n'a point conquis de grade pendant la campagne, ayant été fait prisonnier à Wörth, et qui est revenu d'Allemagne avec les étoiles de général de brigade qu'il avait à son départ, vient fréquemment remonter le moral de mon père. Le général est un homme de haute stature, mince, avec une taille aussi exiguë que celle d'une jeune fille, un crâne chauve, un front proéminent, un menton en galoche et des yeux d'inquisiteur. Ses manières sont extrêmement courtoises; mais sa voix siffle.

A propos, je m'aperçois que j'ai oublié de relater la mort de Mme de Lahaye-Marmenteau, en 1871. J'en suis tout à fait honteux.

Mme de Lahaye-Marmenteau qui était restée à Paris pendant la Commune, n'ayant pu fuir à temps, a été trouvée morte devant la maison qu'elle occupait, boulevard Malesherbes, trois jours après l'entrée des troupes versaillaises dans la capitale. Deux balles de chassepot lui avaient troué la poitrine. Le plus curieux, c'est que le quartier était justement occupé par la brigade de son mari. Toute balle, dit-on, a son billet. On ne sait pas toujours qui a signé le billet... J'ai entendu dire que le général et mon père avaient été débarrassés, en même temps, l'un d'une femme compromettante, l'autre d'une maîtresse gênante.