Quoi qu'il en soit, ils sont, à présent, dans les meilleurs termes.
—Je ne vous comprends vraiment pas! s'écrie le général. Que pouvez-vous avoir à craindre? Comment voulez-vous qu'on ait même l'idée de rétrograder le héros de Nourhas?
Mon père paraît flatté, mais peu convaincu. Quelquefois, il dit que, justement en raison de son action d'éclat, il a tout à redouter. D'autres fois, il dit qu'il n'a rien à craindre. D'abord, il a été blessé. Ça, c'est vrai. J'ai vu la cicatrice, une petite cicatrice au bras, qui aurait pu être dangereuse.
—De plus, dit-il, j'ai aussi reçu ce coup de pied de cheval, qui peut compter pour une blessure. Du reste, il ne faudrait pas m'embêter; j'en sais long. Il y a des blessures de maréchaux, reçues à Sedan, qui n'ont pas laissé beaucoup de traces. Et si je voulais parler d'autres personnages, de certains amiraux filant sur la Belgique...
Et puis, ses appréhensions le reprennent.
En fait, il n'a peut-être pas tort de s'alarmer. La Commission est très sévère. Dernièrement, elle a eu à se prononcer sur le cas d'un officier qui, chef de bataillon au début de la guerre, avait été créé général de division sur le champ de bataille. Cet officier avait été victorieux dans le seul combat de toute la campagne où les Français remportèrent sur les Allemands un succès réel. La Commission a rétrogradé le général jusqu'au rang de lieutenant-colonel. Le général a brisé son épée et donné sa démission.
..... Plus tard, j'ai appris que cet homme, malgré tous les obstacles qu'on plaça sur son chemin, chercha à vivre; il chercha à vivre par tous les moyens, même les plus infimes. Puis, il disparut. Un jour, dans un taudis d'un faubourg, on trouva le corps d'un individu misérablement vêtu et décharné par la misère. Le revolver dont il s'était servi pour se brûler la cervelle fit reconnaître le cadavre. C'était le général.....
Mais à quoi bon dire son nom? Il y a peut-être encore une demi-douzaine de Français qui ne l'ont point oublié.
La Commission de Revision des grades a conservé à mon père, sans discussion, ses épaulettes de colonel. C'est à cette occasion que j'ai vu, pour la première fois, les journaux donner des détails sur le combat de Nourhas. Mon père s'y est admirablement conduit. Quand ses troupes, composées pour la plupart de jeunes recrues, commencèrent à lâcher pied; lorsque, écrasées sous le nombre et décimées par les obus lancés d'énormes distances, elles se retirèrent en désordre, le colonel Maubart ne renonça pas à la lutte. Après avoir vainement tenté de rallier ses hommes, et après avoir, pour donner l'exemple, tué de sa propre main un capitaine de mobiles qui s'obstinait à fuir, il prit le parti de se défendre jusqu'à la mort. A la tête d'une vingtaine d'hommes résolus, il gagna sous les balles la ferme de la Chevrette, bâtiment quadrangulaire élevé sur un mamelon qui domine le village de Nourhas. Il s'y enferma; s'y barricada; et là, pendant trois heures, contre des forces cent fois supérieures en nombre, il se défendit avec le courage du désespoir. Et l'ennemi ne pénétra dans la ferme, éventrée par les boulets, que lorsque les trois quarts de ses défenseurs eurent été tués ou mis hors de combat, lorsque le colonel Maubart lui-même eut été grièvement blessé, et lorsqu'il ne resta plus une seule cartouche.