C'est à peu près à l'époque où la réputation de mon père s'établit fermement, qu'on prend le parti de me mettre au lycée. Il m'est assez difficile d'expliquer quel changement se produit alors, lentement, en moi. Le contraste entre l'agitation du milieu dans lequel j'ai récemment vécu, et le calme de mon existence actuelle, extrait de moi, pour ainsi dire, des quantités d'impressions et de pensées reçues et accumulées, souvent à mon insu; et me force à en passer la revue, à en faire l'inventaire; à poser, à comparer, à juger, et presque à conclure. Je ne vais pourtant point jusque-là. Il m'est arrivé déjà de sentir, particulièrement une fois, lors de la mort de ma grand'mère; mais je n'avais pas encore pensé. A présent, je pense; seulement, je m'arrête devant les conséquences et les conclusions. J'admettrais, jusqu'à un certain point, avec Napoléon, que l'Histoire est une fable sur laquelle on s'est mis d'accord. Mais je n'ose point penser que l'histoire de la campagne de 1870, toute notre histoire, toute notre politique, n'est qu'un tissu de mensonges convenus et de fictions officielles. Je n'ose point penser que nos soldats ont versé leur sang, pendant la guerre, d'abord pour l'Empire, puis pour la République bourgeoise, et jamais pour la France.
Si je m'arrêtais à cette idée, qui pourtant, me harcèle, je sens que j'aboutirais à des résultats monstrueux. Je me verrais obligé de reconnaître l'effronterie et l'infamie des éloges que se décernent mutuellement les gens que j'ai entendu, plus d'une fois, traiter de capitulards. Je serais obligé d'admettre qu'un homme, afin d'arriver à faire bonne figure dans l'armée française, doit d'abord se faire enlever la rate; après quoi, à la vue de l'ennemi, il n'a plus qu'à faire face en arrière, et à jouer des jambes.
Absurdités, évidemment. A ce compte-là, le héros de l'Iliade devrait être Thersite. Mais j'ai tort de faire cette comparaison. Je suis encore trop loin d'Homère; et la France en est déjà trop loin.
IX
Est-il nécessaire de rappeler ici que le maréchal de Mac-Mahon a remplacé Thiers, le 24 mai 1873, à la présidence de la République? Peut-être, car il ne faut pas oublier que mon père a été, à Wiesbaden, le compagnon de captivité du maréchal: et qu'il est resté, autant que le permettent les différences de grades, son ami. Or, si les amitiés sont jamais de quelque utilité, c'est dans l'armée.
On est en train de la réorganiser, cette armée, sur une base démocratique et égalitaire; le service militaire est universalisé. Tout citoyen français doit être soldat pendant cinq ans. Il y a bien quelques petites exceptions à cette règle; le volontariat d'un an, par exemple; et beaucoup d'autres. Mais ne faut-il pas des exceptions pour confirmer la règle?
Les lois récentes, naturellement, ont leurs admirateurs; elles ont aussi, bien entendu, leurs détracteurs. Mon père était de ces derniers. Mais le général de Lahaye-Marmenteau l'a amené à modifier ses opinions; il lui a fait voir que la création des armées nationales conduisait, comme principal résultat, à la création d'une énorme bureaucratie militaire; et que, derrière les remparts de paperasses qui deviendront nécessaires, les malins trouveront moyen de s'embusquer dans de lucratives sinécures. Le fait est que le général, qui occupe une situation quelconque au ministère de la guerre, y a fait donner à mon père la direction d'un vague service.
Versailles, étant le siège du gouvernement, est naturellement plein d'officiers. Tous les chers camarades que la guerre avait séparés, avait dispersés aux quatre coins de l'Allemagne, se retrouvent ici avec joie, en bonne santé et pleins d'espoir. Le maréchal Bazaine, seul, manque au rendez-vous. Il est, présentement, détenu; et, bien qu'on prétende généralement dans l'armée que c'est une indignité, il va bientôt être traduit devant un Conseil de guerre qui siégera à Trianon. Souvent, le jeudi, en nos promenades de lycéens, nous passons devant la maison qui sert de prison au maréchal, tout au bout de l'avenue de Picardie.
Nos promenades sont tristes, sévères et silencieuses. On nous élève à la Spartiate (brouet compris et exercices physiques non compris). On nous affuble d'uniformes vaguement militaires; on règle notre existence au tambour; on nous gave de connaissances variées, avariées, invariablement inutiles. Nous travaillons comme des nègres, sans répit; il faut que les jeunes générations soient très instruites, car c'est le maître d'école allemand qui nous a battus; (après tout, il faut bien que ce soit quelqu'un). Nous apprenons l'histoire, comptabilité d'abattoir tenue par des bedeaux, au point de vue providentiel et inévitable. Nous apprenons les langues mortes; nous admirons l'honnêteté de Cicéron et le patriotisme de Thémistocle; nous vivons dans un monde de casques, de cuirasses, de javelots, de flèches, de catapultes, d'antiques ferrailles. Nous calculons aussi très bien; nous computons la hauteur qu'atteindrait une pyramide formée avec les pièces de vingt francs nécessaires au payement de la rançon de cinq milliards exigée par la Prusse; nous calculons combien de wagons il faudrait pour transporter la même somme à Berlin, en pièces de cent sous. Je n'oublie pas, pour mon compte, que ces pièces d'or et d'argent portent, en exergue, cette légende: Dieu protège la France. Je ne sais pas si c'est la une prière, ou une constatation; dans le premier cas, c'est inefficace; dans le second, c'est dérisoire.