Avec ou sans protection divine, la France a payé sa rançon en un tour de main. Elle en est aussi fière que si, au lieu de la débourser, elle l'avait empochée après un tour de Rhin. Voilà le territoire libéré, ou peu s'en faut. L'argent est une belle chose. J'ai eu l'occasion de m'en rendre compte plusieurs fois, récemment. Je ne fais ici aucune référence au procès Bazaine, terminé par la condamnation à mort, temporaire, du traître; il a été établi que Bazaine n'avait point trahi pour de l'argent, n'avait point touché en écus sonnants le prix de sa félonie; il avait simplement subordonné les opérations de son armée aux combinaisons de sa politique personnelle. Il n'avait songé qu'à échafauder sa propre grandeur sur la défaite de son pays; l'argent n'était donc pour rien dans l'affaire, ainsi que le font remarquer justement les nombreux officiers qui cherchent à réhabiliter le maréchal. Je ne fais pas davantage allusion au vote de la Constitution, établie en 1875, à une voix de majorité; ce n'est qu'à l'Opéra qu'on paie les voix, et plus cher qu'elles ne valent.

Je veux simplement parler du second mariage de mon père, qui s'est effectué dans des conditions que je vais relater sommairement, et telles qu'elles m'ont été rapportées fidèlement par Gédéon Schurke quelques années plus tard.

Mon père était, comme je l'ai dit, à la tête d'un des services du ministère de la guerre; il était en relations constantes avec des fournisseurs de l'armée; il se prêta à certaines complaisances rémunérées. Personne, hormis peut-être le général de Lahaye-Marmenteau, n'eut connaissance de ces choses; pourtant, elles s'ébruitèrent. On voit que les murs ont des oreilles. Il y eut commencement de scandale, qui n'avorta que grâce à la complication de la situation politique et aussi à l'intervention du cousin Raubvogel; car Raubvogel, qui a de gros intérêts sur la place et subventionne un journal, est devenu une puissance. Raubvogel, donc, agit en bon parent. Mon père, réduit soudainement à la portion congrue, c'est-à-dire à sa solde, se mit aussitôt à traiter Raubvogel en bon parent, c'est-à-dire en caissier. Raubvogel finança; puis, se lassa de financer; cependant, n'en fit rien paraître.

Il prit conseil de Delanoix qui était venu passer plusieurs jours à Versailles pour une affaire. Delanoix déplora la situation, mais lui trouva une issue. Il fallait marier le colonel Maubart. Oui; mais comment? Delanoix savait comment. Il rappela à Raubvogel un incident de leur carrière commune, alors qu'ils opéraient dans le Nord, pendant la guerre. Leur entreprise générale de contrebande, ainsi que je crois l'avoir déjà suffisamment fait entendre, allait à merveille. Pourtant, il y avait une ombre au tableau. Cette ombre, c'était la concurrence acharnée que faisait aux associés un fraudeur émérite, nommé Vanhostel. Delanoix, sans la moindre hésitation, dénonça son concurrent, comme espion prussien, au général commandant les troupes françaises cantonnées dans la région. Sa dénonciation était appuyée de preuves irréfutables, consistant en documents d'un caractère écrasant pour l'inculpé. Ces documents avaient été composés, avec un grand souci des formes, par Séraphus Gottlieb Raubvogel. Le traître Vanhostel fut donc saisi; condamné à mort; fusillé. La concurrence redoutable fut ainsi supprimée; et la fortune de Vanhostel, fortune considérable, revint à sa nièce, Mlle Elisa Ducornet, alors âgée d'une douzaine d'années.

A l'époque dont je parle, Mlle Ducornet n'avait guère plus de dix-sept ans; elle était orpheline; et son tuteur, un notaire de Lille, la faisait élever avec le plus grand soin dans un couvent choisi. C'est sur cette intéressante orpheline que Delanoix jeta les yeux lorsqu'il songea à pourvoir mon père d'une seconde épouse. Au mieux avec le notaire de Lille, et s'étant concilié les bonnes grâces des chères soeurs par quelques-uns de ces petits cadeaux qui, non seulement entretiennent l'amitié, mais la créent, il ne tarda pas à réussir dans son honnête entreprise.

Mon père a donc épousé dernièrement, en secondes noces, Mlle Elisa Ducornet. J'ai assisté à la cérémonie, fort imposante, dans un uniforme tout neuf. Les témoins de mon père étaient le général de Lahaye-Marmenteau et M. Delanoix; les témoins de la mariée étaient le général Laffary d'Hondaine et M. Raubvogel.

Ce mariage, si j'ose dire, a refait à mon père une virginité. La jeune Mme Maubart, chaperonnée par Mme Raubvogel, est reçue partout avec enthousiasme. Entre nous, ma belle-mère, bien qu'elle ne soit pas laide, est une petite sotte; c'est une dinde, pour dire le mot. Mais il n'y a personne comme Mme Raubvogel pour faire valoir les gens et les présenter sous leur meilleur aspect. Comment elle s'y prend, je l'ignore; mais tout le monde chante ses louanges et elle obtient tout ce qu'elle veut. Et il est certain que le ministre de la guerre, sur la demande de ma cousine, accorde à mon père le commandement d'un régiment d'infanterie caserné à Saint-Denis.


Mon père, avant de quitter Versailles pour Saint-Denis, vend la maison de l'avenue de Villeneuve-l'Etang; la maison où mon grand-père et ma grand'mère sont morts. Cette maison a fait partie de mon lot lors de la division de l'héritage qu'ont laissé mes grands-parents. Mon père, qui est mon tuteur, a toujours prétendu avoir défendu mes droits avec acharnement, à cette occasion, contre la rapacité toute prussienne de mon oncle Karl. Il veille sur ma fortune avec un soin jaloux; et la fait valoir habilement, mais prudemment. C'est, dit-il, un dépôt sacré! Je n'ai jamais cru beaucoup à la rapacité de mon oncle, qui s'est fait représenter dans cette affaire par un homme de loi; mon père a fréquemment insulté l'homme de loi, disant qu'il était vraiment honteux pour un Français de se faire le factotum d'un Allemand.

Je reste donc seul à Versailles, sans foyer et sans famille. Mon père ne m'invite guère à Saint-Denis qu'une ou deux fois par mois; d'ailleurs, je n'aime pas beaucoup voir ma belle-mère. Cette pauvre créature inoffensive prend, de plus en plus, l'aspect d'une victime. Mon père semble la traiter en quantité négligeable. Et Lycopode elle-même affecte de ne la tolérer que par pitié. Elle me met la mort dans l'âme. Je comprends que je l'intimide, et je me sens vaguement gêné devant elle. Elle paraît ne savoir ni que dire, ni que faire; on la prendrait pour l'indécision incarnée.