Cette impression est justement celle que donne la France, à présent. Je puis citer un fait qui fera comprendre l'incertitude politique de cette période que caractérisent le 16 mai, le mouvement des curés et des évêques, les 363, l'agitation en faveur de Pie IX, l'acte du major Labordère et les discours de MM. de Fourtou et Gambetta. Mon père, en quittant Versailles, m'a donné pour correspondant M. Curmont, qui est à la tête du parti républicain versaillais; et il m'a confié, en même temps, aux bons soins de l'abbé Portelange, un prêtre qui est au mieux avec les chefs de la réaction. Deux sûretés valent mieux qu'une, et l'on ne sait jamais de quel côté le vent peut tourner. Chaque jeudi et chaque dimanche, je vais donc faire une visite à l'abbé; après quoi, je vais passer le reste de la journée chez M. Curmont.

Au début, j'allais assez souvent voir aussi M. Freeman, qui m'aime tant, et auquel ma présence causait visiblement un grand plaisir. Il me parlait de la France qu'il chérit toujours de la même passion idéale; il me parlait de la Revanche, et me disait qu'il serait heureux de ne pas mourir avant de l'avoir vue. Mais j'ai dû cesser mes visites, qui me compromettaient; M. Curmont et l'abbé me l'ont fait comprendre. M. Freeman, dit l'un, est un vieil enragé qui ne rêve que plaies et bosses; c'est, dit l'autre, un hérétique.

M. Curmont ne semble avoir gardé rancune ni à mon père ni à moi des mauvais propos qu'il a tenus sur notre compte. Mme Curmont est malade, usée, épuisée par son travail incessant de tant d'années; Albert Curmont n'est encore rien dans le gouvernement; c'est rigolo; mais ça viendra sûrement avant peu. Ce sera rigolboche. En attendant, il a la bouche pleine des prouesses qu'il a accomplies durant la guerre; on ne se figure pas combien sa conduite a été remarquable dans ce camp qu'il a formé en Bretagne. Quant à Adèle, c'est une belle jeune fille, intelligente et fine, que mes manières brutales choquent un peu, mais qui me témoigne beaucoup d'affection. Je sens aussi quelque chose pour elle dans le coin de mon coeur; et je déplore, d'avance, sa vie qui sera sacrifiée, ainsi que, l'a été celle de sa mère, à de soi-disant devoirs de famille.

M. Curmont me parle souvent de politique. Il me prône l'excellence des républicains. Pourtant, il me dit qu'il faut me méfier des exagérations et me garder des extrêmes.

L'abbé me parle souvent de politique et de religion. Il me prône la grandeur du trône et de l'autel. Pourtant, il me dit qu'il faut me méfier des exagérations et me garder des extrêmes.

—Ne soyez pas trop républicain, dit M. Curmont.

—Ne soyez pas trop religieux, dit l'abbé.


L'Exposition de 1878, qui fut l'une des premières manifestations du relèvement de la France, a été pour moi l'occasion de divertissements nombreux. Je me rappelle parfaitement avoir assisté, le derrière sur l'herbe, à la grande fête de nuit donnée, à Versailles, en l'honneur du Shah de Perse. Je me souviens aussi que c'est le lendemain de cette fête qu'une communication importante me fut faite par un de mes condisciples. Ce jeune homme, neveu du ministre de la guerre, avait appris que le colonel Maubart se trouvait dans une vilaine situation. Il paraît que mon père avait engagé sa femme à offrir l'hospitalité à une jeune parente, âgée de douze ou treize ans, de l'innocence de laquelle il s'est permis d'abuser. L'enfant s'est plainte. Et, bien que les personnes à qui elle s'était adressée l'eussent engagée à se taire, l'affaire a été ébruitée. Généralement, on ne sait pas par qui; mais mon condisciple le sait. Il a entendu dire à son oncle que le général de Lahaye-Marmenteau, qui avait recueilli les renseignements nécessaires, l'a mis au courant des faits. Le ministre va être forcé d'agir car la presse, sans doute à l'instigation sournoise du général, va commencer une campagne contre le colonel Maubart.

Deux jours après, un dimanche, je vais à Saint-Denis et, carrément, j'informe mon père de ce que je sais. Il s'étonne, nie, balbutie, cherche à s'excuser, parle de ces petites filles qui sont toujours dans vos jambes. Mes révélations au sujet du général de Lahaye-Marmenteau l'émeuvent très fort.