Les déploiements de drapeaux, les parades militaires entretiennent leur amour et leur respect de traditions sanglantes, leur inculquent la vénération des légendes pétrifiées de la Force. L'éclat des armes, le tintamarre des cuivres évoquent dans leur esprit des visions de gloire, font apparaître à leurs yeux glauques des fantômes de splendeurs héroïques. Ils cherchent, pendant que résonne la grosse caisse et que roulent les canons, à se donner l'illusion du courage—du courage civique, patriotique, humain... Le Soldat leur donne l'illusion de la force matérielle.
Autant, alors, être parmi ceux qui donnent l'illusion—ou qui la vendent—que parmi ceux qui l'achètent.
J'ai encore d'autres choses à dire; mais ce sera pour plus tard.
Pour le moment, je pioche et je pioche, afin de rattraper beaucoup de temps perdu. Des succès modestes récompensent mes généreux efforts. Je décroche deux ou trois prix consistant en des Histoires de la guerre de 1870, couronnées par l'Académie Française, et qui célèbrent, comme il convient, la gloire des vaincus. Je travaille tant, que je me tiens très peu au courant de la politique dont l'étude, pourtant, est si nécessaire à l'officier ambitieux. J'en connais tout juste les plus gros événements, tels que le remplacement de Mac-Mahon à la Présidence par Jules Grévy, le 30 janvier 1879. C'est à peine, même, si je prends le temps de faire le paon et de poser à l'officier, pendant mes sorties. J'ai appris, bien entendu, à jouer du torse dans ma tunique de collégien et à faire des effets de képi; mais à quoi bon? Versailles reprend de plus en plus son caractère indifférent et morne; la ville perd la population que lui avaient donnée les événements; toutes les personnes que je connaissais, les Raubvogel par exemple, l'ont quittée pour Paris. Je ne me mets en frais ni pour M. Curmont, ni pour l'abbé Portelange, ni pour Adèle que le peu de raffinement de mes manières semble détacher de moi; ni même pour les quelques femmes hors d'âge avec lesquelles j'ai appris à connaître l'amour, sur le pouce.
Je travaille donc; et c'est avec la certitude du succès que je me présente, en 1881, parmi les candidats à l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Vous allez voir comme j'ai de la chance et comment, quoi qu'on en dise, la vertu et le travail sont rarement récompensés en ce monde. La veille de l'ouverture du concours, je reçois de mon père une dépêche m'informant de la mort, à Berlin, de ma belle-mère. Il paraît que c'est le mal du pays qui l'a tuée. On n'est pas veinard, dans sa famille. Quoi qu'il en soit, je regrette son décès, dans les circonstances présentes; mes examens m'interdisent de quitter Paris. Si elle était morte seulement huit jours plus tard, j'aurais eu l'occasion d'aller en Allemagne, pour assister à ses funérailles.
Serai-je reçu ou ne le serai-je pas? Le général Laffary d'Hondaine, que je rencontre quelque temps après, et qui est dans le secret des dieux, m'annonce confidentiellement que je suis reçu avec le numéro 234. Ça vaut mieux qu'un échec. Je n'ai donc plus guère que deux ans à attendre pour porter l'épaulette de l'infanterie, Reine des Batailles.
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Les informations données par le général Laffary d'Hondaine n'étaient pas tout à fait exactes; il est bien vrai que je suis reçu à Saint-Cyr, mais avec le numéro 432 seulement. Le général avait cité d'une façon précise les chiffres qui composent le nombre; mais il leur avait fait faire face en arrière, les avait amenés, pour ainsi dire, à battre en retraite; simple affaire d'habitude. Mon succès n'est pas brillant. Pourtant, cela ne prouve rien. Ce ne sont pas les premiers partis qui arrivent le plus vite. Consultez l'Annuaire.
Pour moi, j'avoue que j'ai eu la faiblesse d'aller consulter une tireuse de cartes. Cette dame, dont la réputation est grande et qui a la clientèle de l'aristocratie, m'a prédit le plus brillant avenir. Nous n'avons plus qu'à attendre, pour voir si la prophétie se réalisera.
Je n'ai pas parlé des énormes difficultés du concours; ni du monôme des candidats, généralement revêtus de la toge et coiffés de la toque de l'avocat, qui serpenta joyeusement le long du boulevard Saint-Michel; ni du nombre de ces candidats. Nous étions 2.200. L'École ne devait recevoir que 450 élèves. Quel élan vers la carrière militaire! Comme on voit bien que l'espoir de la revanche est resté populaire chez nous! Qui donc a dit que la race française n'était plus une race guerrière?