Nous sommes pleins d'enthousiasme, mes camarades et moi, lorsque nous pénétrons, au mois de novembre, dans la grande demeure. Nous avons hâte d'endosser l'uniforme et, melons que nous sommes, de répéter ces vers héroïques et traditionnels:
«A nous, cette mêlée ardente.—A nous, cette plaine sanglante,—A nous la gloire et le trépas,—A nous ces nuages de poudre,—A nous les éclairs de la foudre,—Et la volupté des combats.»
Mon enthousiasme a passé rapidement. De l'enthousiasme!..... Je n'arrive même pas à comprendre pourquoi on nous oblige à demeurer deux ans à Saint-Cyr. Est-ce pour nous enseigner l'Art de la guerre? Mais qu'est-ce donc que cet Art de la guerre qu'on dit aujourd'hui si savant et si complexe? N'est-ce pas simplement l'Art de la Destruction? Et est-il donc nécessaire à un homme, afin de devenir un bon destructeur, de consacrer deux ans de sa vie à l'étude théorique de la dévastation? Je ne m'explique pas qu'on ne nous envoie point, plutôt, passer ces vingt-quatre mois parmi des tribus sauvages que nous pourrions massacrer à l'aise, ou parmi des populations laborieuses et d'esprit révolutionnaire que nous pourrions mettre à la raison. Ce serait là un excellent moyen, le seul, de nous permettre de nous faire la main.
S'il faut détruire, s'il faut maintenir, comme agents de l'existence sociale, la ruine et la mort, pourquoi ne pas simplifier l'art de la tuerie, au lieu de le compliquer? Et c'est seulement à la complication que pousse le développement continuel de la soi-disant Science militaire. La guerre, par suite de l'intrusion de la Science dans le carnage,—intrusion dont les Intérêts ont vite appris à tirer parti—devient une farce, dont les peuples ont à payer les frais bien plus en espèces qu'en nature, et qui menace de se jouer éternellement.
Au fond, l'enseignement qu'on nous donne est surtout moral; je devrais dire immoral. On ne se lasse point de nous faire entendre que nous sommes des êtres supérieurs, faits pour dominer et commander; on nous démontre d'une façon fort claire que, sans nous, la société se dissoudrait dans le chaos; que cette société en désarroi ne se maintient que grâce à l'existence de l'armée, qui a seule survécu au milieu de la désorganisation générale; et que l'armée, c'est nous. La Patrie, c'est l'Armée; et l'Armée, c'est l'Officier. Par conséquent, on nous apprend à figurer la Patrie... Rossel écrivait: «Le Prince doit savoir la guerre, disait Machiavel; aujourd'hui, le Prince, c'est le Peuple.» Mais on a fusillé Rossel parce qu'il ne fallait pas que le peuple sût la guerre. C'est l'officier qui doit la savoir; et il n'a pas beaucoup de mal à l'apprendre. Il n'a qu'à se persuader qu'il incarne, qu'il représente la Patrie.
Soit. Mais alors, je me demande pourquoi on ne nous distribue pas le seul livre qui nous serait de quelque utilité pour régler notre attitude: le Manuel du Parfait Vainqueur (traité de la Victoire morale). Une chose que je ne me demande plus, par exemple, c'est la cause de nos désastres de 1870. Elle m'apparaît. Je commence à percevoir en même temps que, pour que la guerre reprenne une signification et tende à disparaître, il faut que le Peuple fasse la guerre par lui-même et pour lui-même. Et je me rends compte de tout l'odieux et de tout le ridicule de cette comédie du Relèvement qui se déroule, depuis tant d'années déjà, sous la voûte d'acier formée par des épées trempées dans l'eau bénite.
Toute l'instruction technique qu'on nous donne, en dépit des apparences, se réduit à rien. Des tas de notions, généralement inutiles et inapplicables en elles-mêmes, se bousculant sur la base chancelante d'extravagantes hypothèses, et qui doivent être rendues plus inapplicables encore, en pratique, par suite de l'existence de ce fait certain: que la Politique est devenue la fatalité qui, de plus en plus, appuie sa patte crochue sur l'épaulette des chefs militaires. La guerre n'est plus un acte héroïque, ni même une oeuvre nécessaire; c'est une opération mercantile. C'est le Boutiquier, du fond de son échoppe, de son bureau, de sa banque, de cette succursale de la Bourse qu'on appelle le Parlement, qui la décrète, la déchaîne, la conduit, l'arrête. Et c'est pourquoi la plus grande puissance banquière de notre époque, l'Église, cherche aujourd'hui à prendre ouvertement la direction de l'Armée.
Le cléricalisme règne en maître à Saint-Cyr.
L'aumônier est le personnage important; et le catholicisme des professeurs éclipse leur érudition. Toutes les faveurs sont réservées aux écoliers des collèges de Jésuites, qui sont en grand nombre. On dirait que les bons pères ont fait ce rêve de la reconstitution d'une caste guerrière, qui s'élèverait peu à peu au-dessus des autres classes de la nation, et les dominerait, pour la plus grande gloire de Rome. Quant aux élèves des établissements laïques, ils sont fort méprisés par la clique religieuse; et, s'ils n'affectent pas quelque dévotion, traités en parias. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à une pareille situation.