Au cours d'un des nombreux voyages que fait mon père de Berlin à Paris, et pendant lesquels il oublie rarement de me rendre visite, je l'ai mis au courant des faits. Il a paru fort étonné. Il se doutait bien de quelque chose comme ça, m'a-t-il déclaré, mais il n'aurait jamais pensé...
—De mon temps, a-t-il dit, les différences d'origine d'écoles préparatoires n'avaient pas encore apporté leur note discordantes à Saint-Cyr. Deux seulement des jeunes gens de ma promotion sortaient d'institutions religieuses. Leur séjour à l'École ne fut pas enviable. Ils furent mis en quarantaine et eurent à subir des brimades cruelles. L'un se fit tuer en Crimée, presque volontairement, et l'autre donna sa démission peu de temps après sa sortie de l'École. Nous n'aimions pas les cagots, et les convictions religieuses nous semblaient des idées d'un autre âge, très peu respectables. A vrai dire, je me suis toujours douté de ce qui arrive; et je prévois que l'esprit clérical se développera sans interruption. J'avais même pensé à te faire élever dans un établissement religieux; mais j'y ai renoncé. C'est vraiment trop malpropre. Toute jeune fille élevée par les bonnes soeurs est une tribade; tout jeune homme qui sort d'une jésuitière est un bardache. Voilà mon opinion; et ça me dégoûte. La France est moins délicate que moi; elle aime ça. La France, terre de liberté et de pensée libre, foyer du progrès, cuve de fermentation révolutionnaire!... La France est une cuve de fermentation, avec le derrière du prêtre en guise de couvercle; et ça pèse lourd, un derrière de curé! Enfin, qu'est-ce que tu veux? Il faut, sinon hurler avec les loups, au moins ouvrir la gueule en même temps qu'eux. Sans approuver ouvertement, il ne faut point désapprouver. Déclarons-nous partagés entre le culte de la liberté de conscience et celui du drapeau. La liberté de conscience, a-t-il conclu en ricanant, en voilà une fameuse affaire pour nous tirer d'embarras, à notre époque de consciences en caoutchouc!
Vous voyez que mon père a des idées à lui sur bien des choses. Je ne vous exposerai pas toutes ses opinions sur Saint-Cyr. Je vous répéterai seulement ce qu'il m'a dit dernièrement, peu de jours après qu'il fut revenu à Paris après avoir été relevé de son poste à l'ambassade française en Allemagne; c'est-à-dire dans les derniers jours de novembre 1881.
—Saint-Cyr n'est ni une école théorique, ni une école pratique. On a de la peine à faire, en cinq ans, de bons soldats au régiment. On prétend pouvoir créer, en deux ans, d'excellents officiers dans des dortoirs—auxquels, il est vrai, on a adjoint une chapelle, qu'on agrandit tous les jours.—Ce qu'on cherche à faire de l'élève de Saint-Cyr, de plus en plus, ce n'est pas un militaire; c'est un apôtre. C'est un missionnaire inconscient de la routine; un automate voué à l'apostolat, par la parole et par l'acte, de toutes les âneries qui constituent la saine doctrine sociale. Voilà l'évidence même. Si l'on désirait seulement avoir de bons officiers, pourquoi ne les prendrait-on pas parmi les jeunes soldats du contingent ayant un certain degré de culture intellectuelle? Ces jeunes gens pourraient compléter leur instruction dans des établissements spéciaux; ou, ce qui vaudrait mieux, par eux-mêmes. Pour être un bon officier subalterne, il est plus nécessaire de connaître la grammaire et des langues vivantes que d'avoir ingurgité péniblement les quintessences mal distillées de la grande et de la petite tactique. Mon avis est que notre système militaire ne peut pas être réformé efficacement. On devra, s'il doit durer, le démolir et le reconstruire complètement. Pour cela, il faut attendre une autre guerre; peut-être une autre débâcle. C'est sous le feu que ces grands changements s'accompliront. En attendant, Saint-Cyr, comme institution, est une chose morte. C'est un vieux tambour crevé, sur lequel le Jésuite bat le rappel des vanités rapaces de la bourgeoisie et des ambitions creuses d'une impotente noblesse.
Mon père me parle de l'Allemagne, qui est un beau pays, mais qui a besoin de beaucoup d'argent pour se développer complètement; les Allemands ont eu tort de nous prendre cinq milliards; il leur en aurait fallu vingt-cinq. Il me parle de Berlin, qui est une ville sans caractère; les monuments ne l'ont pas intéressé et la Siegessäule elle-même l'a laissé froid. Il me parle des fonctions qu'il a remplies: une vraie moquerie. Rien à voir; on invite les attachés français à des manoeuvres sans intérêt du côté de Breslau ou de Koenigsberg. Le prédécesseur de mon père, cependant, ayant pris l'habitude d'envoyer au ministère six ou sept kilogrammes de rapports chaque mois, mon père, pour ne pas demeurer en reste, n'en n'expédiait jamais moins de dix kilogrammes mensuellement. Le gouvernement n'avait donc pas lieu de se plaindre. Du reste, rien à apprendre. Ou du moins...
... Ici, mon père s'arrête un instant; mais, après quelque hésitation, il se décide à me confier qu'il a fait, à Berlin, la connaissance d'une dame de l'aristocratie qui lui a souvent donné des renseignements curieux. Au fond, les informations qu'elle fournissait étaient peut-être plus sensationnelles qu'exactes; mais la femme était charmante. Mon père me fait de cette dame—qui s'appelle la baronne de Haulka—une description enthousiaste; comme elle est libre, étant veuve, il l'a fortement engagée à venir se fixer en France.
Mon père est en veine de confidences. Il me fait part, sous le sceau du secret, d'un bon tour qu'il a joué, avant de quitter l'ambassade, à son ennemi le général de Lahaye-Marmenteau. Le général faisait espionner mon père par un agent secret nommé Lügner. Ce Lügner était en relations avec le cousin Raubvogel; ce dernier informa mon père. Mon père fit fournir au sieur Lügner, par l'intermédiaire d'un ami de la baronne de Haulka, des renseignements vraisemblables, mais complètement faux. Ces renseignements portaient sur de prétendus déplacements de troupes allemandes; ils furent aussitôt transmis à Lahaye-Marmenteau. Celui-ci, sans se livrer à aucune vérification des avis qui lui étaient donnés, fit prendre des dispositions qui apportèrent une indescriptible confusion dans l'organisation de nos troupes et de nos approvisionnements le long de la frontière de l'Est.
—Sans perdre un moment, dit mon père, je communiquai avec le ministre de la guerre. Je fis voir que les renseignements reçus par Lahaye-Marmenteau étaient mensongers, et qu'il s'était laissé prendre dans le piège le plus grossier. Je déplorai amèrement que les bureaux n'eussent pas une plus grande confiance dans ma vigilance, et qu'ils se missent entre les mains de personnages équivoques. J'allai même jusqu'à envoyer un rapport spécial des faits à Gambetta qui vient, comme tu le sais, d'être nommé premier ministre, il y a quinze jours. Veux-tu connaître les résultats de ma diplomatie? Je viens d'être rappelé en France afin d'être nommé général de brigade; de plus, j'aurai pour mes étrennes la cravate de commandeur, en récompense de mes services à Berlin. Quant à Lahaye-Marmenteau, il a été censuré comme il convient. Il s'attendait à être placé à la tête de l'Etat-Major général; il peut attendre. Sa sottise, m'a dit Gambetta dans un long entretien que j'ai eu avec lui avant-hier, a coûté plus de six millions au Trésor. Je t'avais bien dit que j'aurais ma revanche!...
Et mon père se frotte les mains.