Donc, mon père est l'ami de Gambetta. Il est son grand ami. Il est son grand admirateur. Il dit que c'est l'homme providentiel, l'homme qu'il fallait. Il dit que le Grand Ministère va accomplir les oeuvres les plus étonnantes. Il chante la gloire de Gambetta partout, à droite, à gauche, et même chez le cousin Raubvogel. Mais le cousin Raubvogel, qui est devenu très riche, ne cherche plus à dissimuler sa pensée. Il a répondu à mon père:

—Laisse-moi donc tranquille. Votre grand homme est en baudruche. Je ne lui donne pas trois mois pour se dégonfler à tout jamais, et de piteuse façon.

Mais mon père ne se déconcerte pas; il continue à se dire gambettiste, patriote et démocrate. L'autre dimanche, chez M. Curmont, qui nous avait invités à déjeuner, il s'est mis, après le café, à défendre avec chaleur les idées de Gambetta sur la colonisation. Il a exalté le projet d'un grand empire colonial, présenté par Gambetta en 1880 après que les Allemands eurent pris pied en Afrique, et qui assigne à la France tout le continent africain au nord du golfe de Guinée.

—Pour qu'une entreprise pareille puisse réussir, dit-il, entreprise libérale et démocratique au premier chef, il faut que toute opposition disparaisse. Il faut que les interpellations soient interdites à la Chambre....

—C'est bien peu démocratique, interrompt M. Curmont, surpris.

—Je veux dire, continue mon père, fort ennuyé, je veux dire ces réunions, ces choses, ces.... ces.... Enfin, il faut qu'on cloue le bec à la Presse. Voilà!

—Mais, demande M. Curmont, de plus en plus étonné, où démêlez-vous la démocratie, là-dedans?

—Je ne la démêle pas! crie mon père, exaspéré. Je l'emmêle—à pied et à cheval!


La Démocratie, cependant, s'affirme. La Démocratie consciente d'elle-même, qui n'a point oublié que des heures mauvaises sonnèrent pour la patrie, et qui se prépare à la revanche prochaine. Les discours, les sociétés de tir, de gymnastique, les orphéons, les bataillons scolaires, témoignent de l'imminence de cette revanche; la Presse aussi. Elle a été unanime, cette Presse, dans les éloges qu'elle a décernés à mon père, le 1er janvier, à l'occasion de son élévation au grade de commandeur dans l'ordre de la Légion d'Honneur. Elle a rappelé ses hauts faits, a reproduit le récit historique du combat de Nourhas. Et elle a encore applaudi, quelques jours après, lorsqu'il a été désigné, comme brigadier, pour le commandement de la 312e brigade d'infanterie. Mon père est parti pour son nouveau poste au milieu d'un concert de louanges, patriotiquement accordées à «un général réellement républicain, comme nous en avons trop peu.»