On est républicain, et sérieusement. On fête le 14 Juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. (La Bastille. Il n'y en a qu'une). Et «le cléricalisme étant l'ennemi», la libre pensée a distribué son étiquette aux personnages du monde officiel.
A ce propos, il faut que je vous fasse part—d'une lettre de faire part, encadrée de noir.—Tous les enterrements auxquels je vous ai invités jusqu'ici vous ont fait passer par l'église. Je pense qu'il est grand temps de vous demander de m'accompagner à un enfouissement civil (style 16 Mai). Voilà qui est fait. Vous êtes priés d'assister aux obsèques, purement civiles, de Mme Curmont, décédée en sa quarante-cinquième année, en son domicile, etc., etc. Si vous vous étonnez des sentiments anti-religieux de cette dame, je vous dirai qu'elle était très pieuse, même dévote, et qu'elle avait instamment demandé un prêtre à ses derniers moments.
Mais voici ce qui s'est passé. On a su que le gouvernement avait résolu de créer sous-préfet M. Albert Curmont; là-dessus certains journaux ont assuré qu'Albert n'était pas assez anti-clérical, et qu'il n'était point prudent de confier un pareil poste à un homme dont l'athéisme n'était pas sûr. Les funérailles religieuses de Mme Curmont, à un pareil moment, eussent compromis et sans doute ruiné l'avenir de son fils. Donc, afin de mettre un terme aux criailleries de la Presse et afin de lui prouver péremptoirement qu'elle avait tort, l'entrée de la maison a été interdite au prêtre que la mourante avait fait appeler. Adèle a bien essayé de s'interposer, cette pauvre petite Adèle qui est si jolie, aujourd'hui, dans ses vêtements de deuil. Mais les nécessités de la politique l'ont emporté.
Vous comprenez donc, et cela pourra vous servir à l'occasion, ce que c'est que la politique. Si le corps de sa mère avait été porté à l'église, Albert n'aurait pu être nommé fonctionnaire de la République française. Mais sa mère ayant été enterrée civilement, il obtient la situation qu'il ambitionne. Car, en effet, il l'obtient. On finit toujours par obtenir ce qu'on mérite.
C'est pourquoi, vers la fin du mois d'août 1883—juste comme mon père est rappelé à Paris pour prendre la direction d'un service au ministère—je vois mon nom figurer, avec le numéro 222, dans le classement de fin de seconde année à Saint-Cyr. Je la tiens donc, mon épaulette!
Si vous croyez que je vous ai fait jusqu'ici un récit exact et complet de mon existence, vous vous trompez. Ces mémoires sont des mémoires. J'omets certains événements, je néglige de parler de certains personnages; je décris le moins possible, surtout parce qu'il n'y a guère que de l'horreur à décrire. Des acteurs qui passent rapidement, haillons d'êtres sous les oripeaux qu'il leur faut, me suffisent donc. Je n'ai pas un mot pour les planches sur lesquelles ils évoluent, aujourd'hui estrade de théâtre, demain plate-forme d'échafaud.
Vilaine peinture, de bric et de broc, et pas de cadre. Et voici encore un bonhomme, un sale bonhomme, pas le plus sale, sale tout de même, qui s'échappe de la palette crottée, au bout du pinceau du souvenir, et qui se profile sur la toile, avec son nez crochu.
Un Juif. Lévy. Je ne vous l'ai pas présenté jusqu'ici parce que, bien qu'il ait été le facteur de beaucoup des joies et des ennuis qui rompirent la monotonie de ma seconde année à Saint-Cyr, il n'est intéressant ni par lui-même ni par les transactions dont il vit. C'est l'usurier qui, régulièrement, tient le jeune officier sur les fonts baptismaux de l'église militaire. C'est le parrain qui répond de l'avenir de son filleul à épaulettes devant des tailleurs, des bijoutières, des marchands d'objets divers, à conditions que le filleul s'engage sur l'honneur à payer quelques petits billets. Combien de carrières militaires brise cet honnête homme, je n'ai pas à le dire ici. Je vous apprendrai seulement qu'ayant reçu du personnage, durant les six derniers mois, une somme de 1.500 francs environ, je me trouve aujourd'hui lui devoir 4.000 francs, moins des centimes. Pourquoi je me suis endetté à pareil point, c'est mon affaire; mon père ne me laissait pas manquer d'argent, et le cousin Raubvogel se montrait souvent généreux à mon égard; mais il y avait du côté du Panthéon une certaine Noisette.... on ne la cueillait pas pour des prunes...
Les billets arrivent à échéance demain matin; et j'en suis fort ennuyé. Je n'ose rien dire à mon père; je pourrais, il est vrai, lui tout avouer, et même en exiger de l'argent; car enfin, il ne m'a pas encore rendu ses comptes de tutelle; mais une fausse honte m'empêche de parler. Je prends donc le parti, ce matin, d'aller demander à l'usurier de reporter à trois mois la date d'échéance des effets. Mon uniforme d'officier est là, tout battant neuf; mais je ne l'endosse pas, de peur d'éveiller l'attention de mon père qui m'a offert l'hospitalité dans son appartement, et qui ne doit pas se douter des motifs de ma sortie. Je quitte la maison sans avoir été remarqué, encore une fois vêtu en Saint-Cyrien, et je me dirige vers la rue de Rennes.