—Non, murmure mon père. C'est le général de Lahaye-Marmenteau.
XI
Je dois avouer que je ne suis ému d'aucune fierté lorsque, vers le soir, j'endosse pour la première fois mon uniforme. Je ne suis nullement boursouflé des dilatations de l'amour-propre; je ne sens pas monter en moi, à la vue des dorures qui chatoient sur le drap neuf de mes habits, les grisantes fumées de l'orgueil.
Il m'est impossible de me défaire d'idées sérieuses et désagréables. Je vois clairement que mon entrée dans la vie—ce que j'ai désiré et considéré jusqu'ici comme mon entrée dans la vie—n'est que mon admission dans une caste. La vie? Je n'ai qu'à imaginer une action au moins moralement indépendante des liens de l'association, pour me rendre compte de son impossibilité. Si la patrie est l'armée, et si l'armée est la caste des officiers, cette caste est une immense machine à fabriquer le patriotisme artificiel; et chacune des individualités qui la composent devient un rouage. Je ne serai donc, ainsi que tout ce qui porte l'épaulette, qu'un ressort, qu'un automate. Et s'il m'est jamais permis d'affirmer ma personnalité, ce ne sera que dans les poursuites extra-militaires, dans la chasse aux plaisirs et aux honneurs, à l'argent—et encore, conformément aux usage de l'armée.
Un automate. Mais pourrais-je être autre chose? Si je n'étais pas officier, que pourrais-je faire dans l'existence? Pas grand'chose, probablement; peut-être rien. Et si la classe des officiers français n'était point la seule expression régulière, sociale, des forces viriles du pays—si l'officier français n'était point le représentant exclusif de la France armée—quel droit aurais-je, plus qu'un autre, à une autorité quelconque sur mes concitoyens? Mes titres à l'épaulette: quelques années passées au collège et quelques mois dans une école spéciale. Et encore, moi, je suis fils de soldat; je sais, au sujet des affaires militaires, un peu plus qu'un grand nombre de mes camarades, fils de bourgeois, dont toutes les connaissances pratiques se bornent à la distinction des uniformes. Si je n'avais pas été destiné à devenir un officier, j'aurais pu être soldat depuis trois ans; j'aurais pu acquérir, par mon intelligence générale ou mes qualités spéciales, le droit rationnel de commander à mes compatriotes. Officier sorti de l'école, je vais être leur chef en vertu d'un monopole de caste. C'est en vertu de ce monopole que je vais servir mon pays comme fonctionnaire privilégié; comme fonctionnaire supérieur qui ne peut être cassé aux gages, car il y a une loi de 1831 qui nous confère, à nous officiers, la propriété de nos grades. C'est en vertu de ce monopole que je vais commander aux Baïonnettes Intelligentes. Ça ne me rend pas fier; non.
Mais voici des gens qui sont fiers pour moi: d'abord, Lycopode, cette excellente Lycopode, qui s'est constituée l'ombre discrète de mon père, qui le suit partout comme un chien fidèle, faisant pour ainsi dire partie du mobilier et sans autre profit, je le crains, que l'honneur de servir un tel maître; elle gratte doucement à la porte de ma chambre, l'entre-bâille; et, comme j'ai justement achevé ma toilette, elle se répand en exclamations. Ah! que je suis beau, que je suis beau, que je suis beau!..... Je me sens flatté, malgré tout, de l'admiration naïve, et verbeuse de cette pauvre créature, à laquelle une longue habitude inocula l'enthousiaste respect des ajustements militaires.
Puis, lorsque je pénètre dans le salon, c'est un monsieur que je trouve en conversation avec mon père, et qui se récrie sur ma bonne mine et ma martiale apparence. Ce monsieur, à la forte carrure, à l'épaisse moustache tombante, me rappelle Vercingétorix; et je vous laisse à penser si les compliments d'un Gaulois indubitable, guerrier illustre sans aucun doute, chatouillent délicieusement mon amour-propre. Mais le Gaulois auquel me présente mon père est un Gaulois pacifique; s'il n'y en eut pas autrefois, il en existe aujourd'hui; la moustache n'est là que pour la frime, souvenir presque ironique de temps qui ne sont plus. Ce monsieur s'appelle M. Glabisot; il est directeur au ministère des Finances. Il n'a jamais manié d'autre métal que celui qui affirme, sur sa tranche, que Dieu protège la France.
M. Glabisot, comme son physique évocateur d'époques héroïques lui en fait un devoir, et peut-être une nécessité, est patriote au plus haut point; et, non content d'occuper dans la hiérarchie officielle un poste élevé, il est artiste à ses heures; artiste-peintre. Il expose chaque année, au Salon, des natures mortes sans prétention, mais qui révèlent des aptitudes sérieuses. M. Glabisot pourtant, se déclare simple amateur; il ne lui viendrait pas à l'idée de vouloir rivaliser avec sa femme, Mme Antoinette Glabisot, l'illustre peintre de batailles qui commence à faire oublier Horace Vernet, et au pinceau de laquelle nous avons dû, l'été dernier, ce magnifique tableau Le Maréchal de Mac-Mahon blessé à Sedan, qui a fait courir tout Paris.
Je n'ai pas vu le tableau, mais je décris avec la plus grande exactitude l'émotion qu'il m'a causée. Mon père m'apprend que Mme Glabisot a l'intention de consacrer son grand talent, pour le Salon prochain, à une peinture qui représentera la défense de Nourhas. Elle a bien voulu lui demander de lui accorder quelques séances; et il ne sait quel parti prendre; sa modestie est mise vraiment à une bien rude épreuve.
—Général! s'écrie M. Glabisot, vous devez à vous-même, vous devez à la Patrie, de ne point refuser. Le devoir de l'Art, devoir sacré, est d'immortaliser des actes comme celui dont vous fûtes le héros. Et vous ne pouvez vous dérober au devoir, devoir sacré aussi, de léguer vos traits à la postérité. C'est dans la contemplation de vos mâles exploits, retracés par un pinceau fidèle, que les générations futures apprendront que, si nous fûmes vaincus, ce ne fut pas sans gloire; et qu'elles puiseront l'énergie nécessaire à la prochaine revanche!