—Votre éloquence est entraînante, répond mon père; et si vous parlez de la revanche, vous finirez par me convaincre.

—Je l'espère bien! s'écrie M. Glabisot, enchanté. Toute la grandeur de la France, voyez-vous, est là...

Et il touche le sabre qui me pend au côté, un beau sabre qui me fut apporté, hier, de la part de Mme Raubvogel. C'est justement chez le cousin Raubvogel que nous allons dîner ce soir, M. Glabisot, mon père et moi. Le coupé de M. Glabisot nous attend. Nous partons.


Je ne vois pas la nécessité de décrire minutieusement le dîner offert par le cousin Raubvogel en l'honneur de ma promotion; ni de rappeler les différents toasts portés à mon avenir et à la grandeur de la France; ni de répéter les propos tenus à table, lieux communs, médisances, étonnements, admirations et critiques de commande—tout le verbiage de gens décidés à jacasser pour ne rien dire.—Vous annoncer que le cousin Raubvogel a fait fortune, et qu'il vit aujourd'hui sur un grand pied, ne serait pas vous apprendre grand'chose; c'est un fait connu de tout le monde. M. Raubvogel est fort riche, mène de grosses affaires; il est au mieux avec les sommités du monde politique et financier; il commandite un journal, le Lutèce, qui défend les bons principes démocratiques, et ne les défend pas mal; enfin, comme on dit, c'est un gros bonnet. Comment il a fait fortune, on ne sait pas bien; mais a-t-on besoin de savoir? Il s'est livré à des opérations financières, ce qui est une façon de contribuer à la prospérité du pays; il s'est intéressé, en bon patriote, aux entreprises coloniales, Tunisie, Tonkin, etc.; il s'est occupé aussi de découvertes qui concernent la fabrication des munitions de guerre et s'est constitué l'ange gardien, la Providence, de l'inventeur Plantain. Voilà des titres à la gratitude publique. Dire que je ne soupçonne point, à l'existence du cousin, des dessous plus ou moins avouables, serait exagérer; j'en soupçonne, hélas! partout. Cependant, pour être juste, je dois déclarer que les gens que M. Raubvogel reçoit à sa table m'apparaissent comme une garantie vivante de son honorabilité. Par exemple (à part M. Glabisot, mon père et moi, que vous avez déjà l'honneur de connaître), je vais vous présenter les convives de ce soir:

Mme Glabisot, l'artiste célèbre, élancée, brune, altière; l'air d'une Diane chasseresse dans l'exercice de ses fonctions; la bouche sans cesse entr'ouverte pour des questions rarement posées; des yeux tabac, froids, mobiles, très en éveil. Affectant, pas trop bien, un ton dégagé, le sans-façon artistique, un sans-façon à façons; et l'on devine un éternel calcul, accumulant ses termes, sous le chignon trop peu compliqué.—M. Ganivais, le directeur du Lutèce, le journal que commandite Raubvogel; le décorum de la barbe sur le décorum du plastron, décoré, décoratif.—M. Pronc, le rédacteur en chef du même journal, siégeant au Sénat, ancien communard, communicatif, commun.—M. Dufour-Hagalon, président à la Cour, rougeaud, vieillot, maigriot, finaud, aux trois quarts fini, blanc des favoris, l'air d'un vieil ami des jeux et des ris.—Mme Dufour-Hagalon, femme du précédent, personne mûre, tellement mûre qu'elle en semble près d'éclater; d'une énormité débordante, avec un visage fripé, à bajoues, sans doute acajou, mais truqué, maquillé à vous faire brailler; bouche goulue aux dents fausses, incarcérant mal une langue triangulaire; cheveux faux d'un noir de jais; noir de jais des yeux frétillards; une façade peinte et des derrières.—M. Issacar, jeune israélite silencieux, au nez énigmatique, fouinard, renifleur d'intérêts, intéressant.—M. Triboulé, brasseur d'affaires, à ce que je crois comprendre: peau noire, oeil noir au regard noir, poil noir en barbiche et en moustache à crocs; l'aspect d'un capitaine de déshabillement.—Mme Triboulé, femme du précédent; rousse superbe, grassouillette et flexible, avec une gorge sûre d'elle-même, des dents magnifiques, du sang rapide sous la peau blanche; la gloire simple d'une affirmation charnue, pas atténuée, même, par la grâce plus consciente et plus maniérée d'Estelle.—Enfin, M. Camille Dreikralle, député, rapporteur du budget de la guerre; l'interprétation judaïque d'un traité des maladies de peau; chauve, paupières cramoisies, lèvres moisies; clous, boutons, furoncles; tout un bourgeonnement à fleur de cuir; des yeux de léporide, un nez qui tente un retour sur lui-même, une voix nasillarde et des doigts en saucisses. Ce parlementaire me paraît être ce soir le convive important.

Pourtant, il est possible que je me trompe. J'en suis réduit aux conjectures, et je ne possède pas le moindre document pour étayer mes suppositions. Les voies du monde me sont étrangères; et, à part mon père dont je suspecte un peu l'impartialité, je ne connais personne qui puisse me servir de guide dans le labyrinthe de la civilisation. Je serais heureux cependant, pour commencer, d'être éclairé sur le caractère et les moeurs, sur la valeur fiduciaire et réelle des personnages ici présents. Et dans le salon où nous passâmes après le dîner, assis un peu à l'écart, je compatis à mon propre isolement spirituel tandis que la voix bourdonnante d'un domestique, de temps en temps, annonce les noms de gens qui me sont pour la plupart inconnus, mais qui néanmoins viennent me féliciter en vieux amis. Un nom que je viens d'entendre, et qui tout à coup réveille en moi des souvenirs, excite ma curiosité.

—Monsieur Schurke.

Schurke! Gédéon Schurke! Est-ce possible? Est-ce lui? Est-ce le même? Est-ce l'unique, le seul Gédéon Schurke?... Oui, c'est bien lui, il n'y a pas à en douter; tel, ou peu s'en faut, qu'il m'apparut autrefois à Versailles, lorsqu'il offrit à mes juvéniles méditations ses opinions cyniques sur la société moderne. L'homme n'a point changé; c'est à peine s'il a vieilli; il vient à moi après un semblant d'hésitation, le sourire sur les lèvres; sourire sardonique, bien entendu, mais engageant tout de même—et qui m'engagerait, en fait, à poser à Gédéon Schurke des questions aussi nombreuses sinon aussi naïves que celles que je lui posai jadis, si Schurke n'allait de lui-même au-devant de mes demandes.—Comment? Pour le savoir, vous n'avez qu'à prêter l'oreille à notre conversation, tandis qu'un pianiste fameux commence à évoquer l'âme de Mozart en frappant de ses doigts agiles d'authentiques dépouilles d'éléphants. C'est Schurke qui parle d'abord, naturellement.

—Voilà déjà bien des années que je n'ai eu l'avantage de vous voir, monsieur Jean; et j'ai plaisir à constater que vous n'avez point perdu votre temps; permettez-moi de vous féliciter des résultats qu'ont obtenus vos efforts et votre application. Quant à moi, j'ai fait bien du chemin; peut-être en arrière, si nous allons au fond des choses; mais socialement, c'est-à-dire superficiellement, j'ai monté. J'étais une manière de valet; je suis à présent secrétaire particulier de M. Raubvogel; son bras droit, comme il dit: ce qui ne laisse pas d'être honorable, étant donné ce que doit faire la main gauche. Enfin, me voilà dans les huiles. Passez-moi cet argot militaire.