—De bon coeur. Auriez-vous des fréquentations dans les casernes?

—Pas directement. Mes tendances n'ont rien de belliqueux.

—Je sais. Vous m'avez exposé autrefois vos sentiments à ce sujet; et s'ils n'ont point changé...

—Ils sont inaltérables; de même que ma conception de la société et des gens vertueux qui la composent.

—Je me souviens de cette conception. Je m'en suis souvenu souvent, et j'ai le regret de dire que je l'ai généralement trouvée correcte.

—Votre mémoire est excellente, dit Schurke en souriant; vous n'avez sans doute pas oublié que ce ne fut pas gratuitement que je vous fis mes confidences... Voyons, rappelez-vous, je vous mis à contribution d'une pièce de cinq francs.

—En effet. Ce n'était pas cher. Mais à ce moment j'étais bien jeune...

—Et aujourd'hui, je commence à me faire vieux; aussi, j'augmente mes prix; pourtant ils restent abordables. Par exemple, si je vous proposais de vous faire profiter de mon expérience, de vous montrer sans voiles, au fur et à mesure de vos besoins, le monde dans lequel vous faites présentement vos débuts, ne consentiriez-vous pas à diminuer de 500 francs, à mon bénéfice, les 100.000 francs dont vous allez hériter ces jours-ci?

—Je serai enchanté de vous être utile. Pouvez-vous, pour commencer, me donner quelques indications sur les personnages ici présents?

—Facilement. Ils constituent, en raccourci, la France dirigeante; quant à la France dirigée, elle ne se constitue pas, même en raccourci; on ne la conçoit qu'en émincés, en rognures, en purée. Voici Mme Glabisot, pour commencer; la femme artiste et patriote; ni femme, ni artiste, ni patriote; une femelle au tatouage tricolore; l'âme française palpite devant les navets de cette gaupe. M. Glabisot, directeur des Défalcations au ministère des finances, et membre du Conseil des Transactions; vous savez ce que c'est que ce Conseil? Les tarifs prohibitifs français constituant une prime indirecte à la fraude, les fraudeurs sont très nombreux; quand ils sont pincés, ils sont condamnés à l'amende, à la prison, au payement de sommes toujours considérables à l'administration des Douanes; les fraudeurs ne peuvent pas payer, ou désirent ne pas payer; c'est alors que le Conseil des Transactions entre en scène; il transige avec les fraudeurs, je n'ai besoin de vous dire ni au détriment de qui, ni au bénéfice de qui. Voici, pour vous donner un exemple, comment les choses se passent. L'honorable M. Delanoix, qui est votre parent, et en même temps l'un de nos grands contrebandiers nationaux, j'oserai dire patentés, a connaissance d'une fraude qui se pratique quelque part et d'une certaine façon; il en informe M. Raubvogel, qui est en même temps son gendre, votre cousin et mon patron. M. Raubvogel s'arrange de façon à faire poursuivre les fraudeurs, qui sont condamnés, grâce à des influences mystérieuses, à des remboursements ruineux, amendes, etc. Les fraudeurs, je suppose, doivent verser 500.000 francs au Trésor et payer une amende de 3.000 francs; ils demandent à transiger; le Conseil des Transactions, présidé par M. Glabisot, patriote, et composé d'autres patriotes, décide de se contenter de l'amende et de renoncer à exiger le remboursement des 500,000 fr. Faut-il vous dire que les fraudeurs, dans leur joie de se voir quittes à si bon compte, oublient une somme rondelette sur la table du Conseil? M. Glabisot a sa part, mon patron a sa part, M. Delanoix a sa part, tous ces messieurs ont leur part. Les contribuables...