—Que disent-ils?

—Ils ne savent rien; donc, ils ne disent rien. Il est vrai qu'ils pourraient savoir. Mais ils préfèrent crier: Vive la France! Ils préfèrent lire le journal Lutèce, commandité par le gouvernement et M. Raubvogel, dirigé par M. Ganivais, voleur, fils de voleur, qui ignore l'orthographe, et rédigé par M. Pronc, dégoûtant raté qui met aux enchères son honnêteté douteuse et considère la République comme sa propriété particulière; ils préfèrent lire le Petit Journal, jouer aux cartes, se faire cocus et se soûler. M. Dufour-Hagalon est magistrat; est-il nécessaire de vous apprendre ce que c'est, à part de rares exceptions, qu'un magistrat français?

—Non! Non!

—Je suis heureux de voir que vous n'avez pas encore perdu toute foi en la Justice, puisque vous ne voulez pas entendre parler des gens qu'on paie pour la rendre. Ce Dufour-Hagalon, vous le voyez, n'est plus qu'une ruine, un débris; simple particulier, il serait inoffensif, un gaga bénévole; juge, il est simplement terrible. Ses vices honteux, qu'exaspère l'âge, l'ont placé sous la domination absolue de sa femme, qui pourvoit elle-même aux passions de son mari et lui procure les enfants qu'il aime comme les aimait Tibère. Ce vieillard infâme est donc devenu un instrument docile aux mains d'une femme avide d'argent qui lui fait faire la quête, au su de tout le monde, dans les plateaux de la balance de Thémis. Pourquoi Mme Dufour-Hagalon a-t-elle besoin d'argent? Pour s'offrir des admirateurs. La réalisation de ses désirs ne pourrait pas s'opérer gratuitement; regardez-la: c'est un monstre de graisse. Même pour de l'argent, tout le monde n'est pas disposé à l'adoration du phénomène. Telle qu'elle est à présent, la dame n'est guère alléchante; mais, lorsqu'elle laisse tomber ses derniers voiles, c'est à terrifier les plus intrépides; elle a, paraît-il, un harnais, poitrail, sous-ventrière, plate-longe et avaloire; et c'est insuffisant. Mon patron, qui a grand besoin d'un jugement rendu dans un certain sens par le Président à la Cour, vient de découvrir un admirateur pour l'épouse d'icelui...

—Pas vous, j'espère?

—Non. Il m'est arrivé autrefois...

—Et vous avez fait votre Joseph?

—Permettez-moi de rééditer un mot fameux: j'ai fait mon Jonas. Mais c'est assez pour une existence. C'est ce jeune Israélite que vous apercevez là-bas, M. Issacar, qui va goûter du fruit défendu. Ma patronne, qui sans doute l'a mis à l'épreuve pour s'amuser, et qui en répond comme d'elle-même, l'a invité ce soir afin de le présenter à la présidente. Voyez comme le mastodonte le couve des yeux. Ce garçon-là, qui d'ailleurs n'a pas l'air bête, fait preuve d'un courage rare à son âge. Je ne crois pas me tromper en lui attribuant une grande ambition et en prédisant qu'il ira loin.

—Pourriez-vous en dire autant de ce monsieur noirâtre...?

—M. Triboulé? Non. Il n'ira pas jusqu'à Cayenne. Clairvaux lui suffira; et encore, il n'y restera pas fort longtemps. C'est un des parasites de la défense nationale; entremetteur, intermédiaire, agent; traduisez: espion, escroc, traître; une de ces mouches charbonneuses qui volent autour de ce char de Bellone qui n'est que le corbillard de la gloire. Cet être-là entre partout, surprend tout, vend tout. Sa femme, cette jolie femme qui cause justement avec Monsieur votre père, lui ouvre toutes les portes du ministère de la guerre. Qu'en dire de plus? Qu'elle trafique de dispenses, d'exemptions, de congés militaires? En régime démocratique, ce sont là péchés véniels... Puisque nous parlons de la démocratie, je dois vous dire deux mots de l'un de ses plus éminents serviteurs, M. Camille Dreikralle. Ce député n'est pas beau, comme vous pouvez le constater, mais il est assez habile pour s'être réservé depuis plusieurs années le rapport du budget de la guerre. Ce que cela lui vaut, je vous le laisse à deviner; croyez, en tout cas, que c'est préférable à une ferme en Normandie.