Mais mes préoccupations disparaissent comme par enchantement devant l'accueil que me fait le notaire. J'ai rarement vu un homme plus aimable que ce tabellion. D'abord, avec force compliments, il m'apprend que le legs que m'a fait le regretté M. Freeman s'élève, toutes réalisations opérées, à plus de cent mille francs; puis, il me propose de me faire immédiatement, sur cette somme, une avance de vingt mille francs; ce que j'accepte avec plaisir; ensuite, il me retient à déjeuner. Madame la tabellionne, qui frise la quarantaine, mais a tout l'attrait des fruits mûrs, se montre charmante pour moi; le déjeuner est exquis; les vins, de première marque. Aussi, lorsque je prends congé du notaire, vingt billets de mille francs dans mon portefeuille, et légèrement allumé, l'existence se présente à moi sous les plus riantes couleurs. Je me sens vivre. Du haut de mon importance, je réponds aux saluts des soldats, je toise dédaigneusement les pékins, je regarde les femmes dans le blanc des yeux. Je me sens décidément pétri d'une autre argile que le commun des mortels. Aujourd'hui, tout le monde est soldat; mais tout le monde ne porte pas l'épaulette; l'obligation du service militaire a rehaussé le prestige des officiers. Nous ne sommes plus simplement une classe à part; nous sommes une classe supérieure. Un sentiment domine tous ceux qui m'agitent: Je porte l'épaulette; tout le monde doit m'en savoir gré; tout le monde doit m'en récompenser.

Je m'achemine, cependant, vers la demeure de M. Curmont, décidé à faire admirer au bonhomme, dans tout son lustre, le représentant par excellence de l'armée française que je me sens devenir de plus en plus à chaque pas. J'approche de la maison. J'entends le son du piano; Adèle est là. Tiens! Adèle... je l'avais presque oubliée.

C'est elle justement qui vient m'ouvrir et qui pousse un cri de joie en m'apercevant. Elle est seule à la maison. Son père est à Paris et regrettera bien de s'être absenté lorsqu'il sera informé de ma visite. Comme elle est heureuse de me voir en uniforme! etc., etc... Je suis resté trois quarts d'heure chez M. Curmont.

Pendant le premier quart d'heure, Adèle me complimente sur ma bonne mine et mon allure martiale. Je lui dis mon plaisir de la revoir et je hasarde quelques mots discrets sur sa beauté, qui est réelle, et sur son charme plus réel encore. Nous nous rappelons réciproquement des souvenirs d'enfance; et nous nous trouvons, tout d'un coup, assez embarrassés de continuer. Adèle, pour rompre le silence, s'extasie sur le magnifique avenir qui m'attend. Et son avenir à elle? Elle secoue la tête. Pas brillant, son avenir. Moins que brillant. Elle est fatiguée, lasse de la musique, du monotone tran-tran des leçons et des concerts, dégoûtée de la vie qu'elle mène; pas d'horizon, pas de futur, rien. Elle se sent seule, très seule, trop seule.

Pendant le second quart d'heure, je compatis sincèrement aux douleurs et aux soucis d'Adèle; j'affirme ma sympathie, j'offre... je ne sais pas ce que j'offre... Je suis prêt à tout offrir, pourvu qu'on m'offre tout. N'avons-nous pas été, pour ainsi dire, frère et soeur? Oui, oui! Oh! pourquoi ne le serions-nous pas encore, et encore davantage?... Je me rapproche d'Adèle, tout en parlant. Je lui saisis la main. Elle se laisse prendre un baiser. J'essaie d'en dérober un autre. Elle résiste; se lève. Je l'enlace; elle se débat mollement, recule d'abord dans la direction du piano; puis, plus loin, vers un coin où se trouve un canapé.

Pendant le troisième quart d'heure, Adèle me conjure de la respecter. Et c'est en vain.


Dans le train qui m'a ramené à Paris, j'ai sommeillé et j'ai rêvé, chose bizarre, d'Adèle se promenant au bras du rapporteur du budget de la guerre, Camille Dreikralle. Depuis j'ai encore rêvé d'elle plusieurs fois; elle fait, du reste, tous ses efforts pour ne point se laisser oublier. Elle m'écrit lettre sur lettre, me sommant de faire mon devoir, de me conduire en galant homme, etc. Je ne réponds pas à ces lettres. Épouser Adèle est impossible. Son père ne lui accorderait sans doute pas la dot réglementaire; et je ne pourrais lui reconnaître cette dot qu'en me prêtant à des manoeuvres que réprouve mon honneur de soldat. Quant à vivre avec elle en dehors du mariage, je ne veux même pas y penser. L'autorité militaire frappe l'officier qui s'obstine dans une liaison irrégulière, incompatible avec le décorum qu'exige l'épaulette; elle le met en non-activité. Pas de ça.

Pourtant, les objurgations d'Adèle, ses reproches de plus en plus violents, m'énervent. L'agacement, la crispation continuelle de tout mon être, me rendent féroce. Je rêve de guerre, de massacres, de boucheries. Évoqués par une rage impuissante contre les autres et surtout contre moi-même, toutes sortes de besoins cruels montent en moi, ou remontent en moi. «Donnez à l'humanité dix ans de carnage, a écrit un philosophe, et vous verrez reparaître le cannibalisme.» Je compte sur ces dix années-là. Et j'espère que, dans les bons hôtels du futur, les anthropophages seront admis à table d'hôtes. Heureusement, ainsi que le dit Herbert Spencer, la licence sexuelle exclut la férocité. Vous allez voir comme c'est vrai.