Et puis, à quoi bon? A quoi bon étaler la banalité d'aventures douteuses qui valent à peine qu'on en chasse le blafard souvenir d'un haussement d'épaules? Ces femmes... Leur vénalité bruyante ou leur sot enthousiasme me rappelaient de plus en plus vivement l'autre femme, l'amie dont ma brutalité vaniteuse avait fait une victime; leurs caresses éveillaient ou ravivaient en mon coeur la honte de moi-même, m'emplissaient d'un grand désir d'expiation. Car je comparais, et je comparais sans cesse malgré moi, le semblant d'amour que j'avais aux réalités passionnelles qui auraient pu être miennes. C'est pour moi, pour moi surtout, pour moi seul, que j'aurais voulu réparer; que j'aurais réparé, si j'avais pu...
Pouvoir! Comment? Adèle n'écrit plus. Voilà un mois qu'elle n'écrit plus. Que faire? Comment entrer en communication avec elle? Des moyens, je n'en trouve point; peut-être pas exprès. Une fois, deux fois, je vais à Versailles; je rôde autour de sa maison, espérant la voir; espoir vain. Je rentre à Paris, persuadé qu'elle va m'écrire. Pas de lettre; son silence, qui m'a d'abord attristé, m'irrite à présent. Je le ressens comme une insulte. C'est presque un commencement de vengeance, on dirait, ce silence; c'est comme si elle s'était résolue à lutter contre moi. A lutter!... Ah! Ah!...
L'exaspération m'empoigne. Une réparation? Pour rire! Des phrases cyniques, des images grossières me montent à la tête, se bousculent. Eh! bien, j'en aurais une couche, comme on dit, d'être plus chevaleresque que tout le monde. D'abord, pourquoi? Ma propre opinion? Elle m'absout. Mon devoir vis-à-vis de moi-même est de ne pas briser mon avenir, de ne point placer d'obstacles dans ma vie, Adèle serait un boulet. Je suis un officier; pas un galérien. L'opinion des autres? Sans valeur. Les autres se conduisent comme moi; encore plus mal; et avec la connivence, l'approbation ou la tolérance générales. Ils ont même, pour les aider dans leurs trafics, des gens comme Schurke, le «bras droit» de Raubvogel, qui les traitent de coquins dans leurs propres maisons, au coin de leur cheminée. Quelle sécurité ont-ils donc, excepté la certitude de l'apathie ou de la lâcheté publiques—apathie voulue, lâcheté soldée?—Et j'irais me gêner pour ces êtres-là? Des nèfles... Ah! Dieu de Dieu, que je m'ennuie!...
Mon père, heureusement, m'aide à secouer ma mélancolie. Il a toujours le mot pour rire; la pièce pour rire, pas toujours. Il me fait de petits emprunts et de grandes confidences. Il m'assure que, l'argent, il n'y a que ça; c'est une découverte qu'il a faite récemment: ah! s'il s'était seulement douté de la chose plus tôt! Et il me parle, avec une amertume sarcastique, de certains de ses collègues qui ont toujours accordé au vil métal, dans leurs préoccupations, la place qu'il mérite. Ainsi, Lahaye-Marmenteau; en voilà un qui a toujours eu le flair, pour l'argent! Tout lui est bon, pour s'en procurer. Et malin! Il prête à intérêts, il fait l'usurier! Oui; mais c'est afin de prêter sans intérêts, et à fonds perdus. A qui? A tous ceux qui peuvent l'aider—ou qui peuvent le gêner.—Il a son but; il veut être mis à la tête de l'État-Major Général. Ah! l'argent est tellement nécessaire, pour arriver!... Mon père, surtout lorsque ses fonds sont en baisse, a horreur de l'isolement; il ne me quitte pas; on nous voit partout ensemble. Nous avons l'air d'avoir résolu de réhabiliter la Famille.
Par exemple, nous voilà assis tous deux sur un large divan, dans le vaste atelier de Mme Glabisot. Aux murs, ce ne sont que trophées d'armes, casques, drapeaux, cuirasses, équipements de toute espèce et de toute époque; dans les coins, des mannequins revêtus d'uniformes variés, un cheval empaillé; on s'étonne de ne point voir des flaques de sang sur les tapis. La dame évolue devant nous, culottée de velours noir, car c'est vêtue d'un costume masculin qu'elle élabore ses chefs-d'oeuvre.
—Voyons, général, demande Mme Glabisot en étendant sa main armée d'une brosse vers l'écran blanc d'une immense toile, comment concevez-vous la disposition des groupes?
—Ma foi, madame, répond mon père en se levant, voici, à mon humble avis, la meilleure façon d'opérer: Nous avons dix mètres de longueur sur six de haut; nous accorderons six mètres à l'attaque et quatre mètres à la défense. Les six premiers seront occupés par les troupes allemandes, à raison de trois mètres et demi pour les vivants et deux mètres et demi pour les cadavres. Les quatre autres mètres seront consacrés à la reproduction de la ferme de la Chevrette et de ses défenseurs; ne me mettez pas au premier plan, je vous en prie; au fond de la toile, on apercevra les maisons de Nourhas...
—Parfait! s'écrie Mme Glabisot. Voilà bien l'exposé clair et précis d'un soldat. Et quelle compréhension des nécessités artistiques!... Mais, général, il faut que je vous le demande, car l'histoire est muette à ce sujet; combien de temps pûtes-vous vous maintenir dans cette ferme contre les hordes teutonnes?
Mon père rougit légèrement, hésite un peu.