—A peu près... A peu près... Une heure. Une bonne heure... Vous comprenez, c'est déjà si loin!...
—Oh! ces héros! glapit la femme-peintre. Quel courage, et quelle modestie! Des âmes d'enfants dans des...
Elle s'arrête à temps.
Mon père, lui, n'a pas dû s'arrêter; car je m'aperçois bientôt, à la prospérité soudaine de sa situation financière, qu'il est dans les meilleurs termes avec la femme-peintre. Je dois dire que moi aussi je suis devenu l'un des familiers de Mme Glabisot. Son mari m'a pris en grande amitié et a entrepris de parachever mon éducation patriotique. Bien que je méprise ce Gaulois et que je juge à leur juste valeur ses tirades revanchardes, il est parvenu, je ne sais comment, à me faire partager ses sentiments tricolores et à m'imprégner de son chauvinisme. La maladie n'a pas duré longtemps, mais elle a duré quelque temps. J'ai été parader avec les Glabisot, les Raubvogel et les gueulards des Ligues imbéciles à la statue de Strasbourg. La méditation m'a guéri; la méditation forcée. Mme Glabisot, en effet, m'a demandé de vouloir bien poser pour un jeune officier qui figure dans son tableau de la Défense de Nourhas; j'ai été forcé de m'exécuter. L'immobilité des poses m'a conduit à réfléchir. J'ai compris, définitivement, combien sont ridicules et couardes ces manifestations patriotardes qui masquent mal la décision irrévocable de la France d'accepter, coûte que coûte, les faits accomplis.
Et comment ces faits s'accomplirent, je me sens pris de l'idée de le savoir. Grâce à ma connaissance de l'allemand, il m'est facile d'étudier, plus sérieusement qu'on ne le fait d'ordinaire, l'histoire vraie de 1870. Et je ne tarde pas à me convaincre que la première partie des défaites éprouvées par la France est due exclusivement à l'incapacité et à la félonie des chefs militaires; et que la seconde partie de ces désastres est due, aussi, à la lâcheté nationale. La France a été conduite au feu par des ignorants; elle a été trahie; mais surtout, elle n'a pas voulu se défendre. Devant les faits, la légende doit disparaître. La France qui, après Wörth, place une seconde épée de commandement dans les mains d'un Mac-Mahon; qui, après que Bazaine a trahi Frossart à Forbach, le garde à la tête de l'armée de Metz; qui met au pouvoir, après Sedan, les fantoches des Principes républicains; qui se plaint sans cesse d'être «écrasée sous le nombre» lorsque 500.000 hommes, à Paris, ne peuvent triompher des 200.000 Allemands qui investissent la capitale, et lorsque 100.000 hommes, le 19 janvier 71, sont battus en dépit de l'appui des canons des forts par les 25.000 soldats du 5e Corps d'armée prussien—cette France-là mérite son sort.—Je pense, de plus, qu'elle l'a désiré; qu'elle a désiré la paix à n'importe quel prix.
Je me souviens d'avoir vu, autrefois, une chromolithographie qui représentait les soudards germaniques obligeant la France à signer la paix. La femme échevelée qui figure la France est entourée de Prussiens ivres, brandissant des coutelas et des torches, qui lui tiennent le poignet et la forcent à signer un papier. Ah! ce n'est pas ça! La paix honteuse, celle qui fut ratifiée à Francfort le 10 mai 1871, fut conclue volontairement, en toute connaissance d'infamie.
En fermant les livres qui m'ont appris ce qu'il faut croire, qui m'ont démontré l'inanité du mensonge tricolore, j'ai une crise de dégoût et d'indignation, moi qui vais entrer dans cette armée qui succède à celle de l'Année Terrible—oh! l'horreur de cette expression—et qui en diffère si peu... Et puis, ça passe... On s'habitue à tout. On oublie tout... Le seul témoignage qui nous reste de la Commune, c'est la basilique du Sacré-Coeur, cette église du Voeu National, Vérité catholique enfin sortie de ses puits pour démontrer l'absurdité de ces grossières erreurs humaines qu'on appelle des appétits. Et combien de gens pensent à la création de l'Empire Allemand lorsqu'ils vont à Versailles afin, comme disait Louis Borne, «de voir couler en jets d'eau et en cascades les larmes de leurs ancêtres»?
L'effort, l'énergie, à quoi bon?... Je tente de réagir, pourtant. Me rappelant que je vais bientôt avoir à prendre ma place dans un régiment, j'essaye de travailler un peu; je me sens trop classé, spécialisé dans mon arme; trop fantassin. Mais tout effort me dégoûte vite. A quoi bon? N'est-ce pas la règle que l'infanterie ignore tout de l'artillerie, et vice-versa? Les galons viendront tout seuls. Il n'y a qu'à laisser pleurer le mérinos.
Sur ces entrefaites, je reçois avis que je suis affecté au régiment d'infanterie qui tient garnison à Nantes. Ce régiment vient de perdre, coup sur coup, un sous-lieutenant et un lieutenant. Le sous-lieutenant a été tué involontairement, à une revue, par le général Dufrocard; le brave général, examinant le revolver de l'officier, a pressé la détente par mégarde; le revolver, étant chargé, a envoyé deux balles dans la tête du malheureux jeune homme, qui s'est affaissé sur lui-même. On a beau être sous-lieutenant, on n'est pas de bois.