Quant au lieutenant, il n'a pas été tué; il a tué, ce qui a motivé sa radiation des cadres; il a tué sa femme, une femme riche qui ne lui donnait pas tout l'argent qu'il demandait, bien qu'il ne l'eût épousée, au su de tous, que pour sa fortune. Comme elle n'était pas morte sur le coup, il a demandé, en bon catholique, qu'on lui administrât les sacrements. Ce n'est pas tout, de tuer sa femme. Il y a la manière.

XII

Je me souviens parfaitement que mes premières sensations, à Nantes, furent dominées de haut par l'ennui et le désappointement. Je sais aussi que les premières impressions que me donna la vie militaire peuvent trouver leur somme en ces deux termes: monotonie et vulgarité, qui eux-mêmes, se résoudraient facilement en celui-ci: néant. Par son côté strictement soldatesque, l'existence de l'officier ne présente qu'un intérêt très relatif au moins en temps de paix; elle se rapproche, non pas même de celle du professeur, mais de celle du pion; la caserne étant surtout, de même que l'école, une fabrique de servilité.

Il ne m'a pas déplu, certes, au début, d'être pris, au sérieux par mes subordonnés et même par mes chefs; de pouvoir m'affirmer comme homme. Mais je n'ai pas tardé à constater le peu de valeur de notre raison d'être à tous, supérieurs et inférieurs; et à reconnaître que je n'étais qu'un automate dont la fonction consistait, une fois remonté, à remonter d'autres automates. Obéir et commander, ces deux infinitifs autour desquels les épaulettiers accomplissent leur promenade en queue de cervelas, ne me semblaient ni d'une infinie grandeur ni d'une infinie beauté. Quant à de l'amour et à de l'admiration pour ma profession, quant à l'enthousiasme, au feu sacré, au culte des traditions et autres breloques morales, tout cela n'existait en moi que pour mémoire. Il est excessivement rare qu'il en soit autrement. Se couvrir de gloire, accomplir des actions d'éclat, gagner la réputation d'un grand stratège ou d'un Poliorcète, ce sont des rêves qu'on fait quelquefois; mais de moins en moins; et ça passe vite. Généralement, après quelque temps, on en vient à se considérer comme fonctionnaire. Fonctionnaire inamovible, privilégié; et d'essence supérieure. Cette supériorité dont on se flatte n'est pas tout illusoire: la fonction militaire est sans doute la seule que l'homme ne puisse pas déshonorer tout à fait; il n'est pas toujours possible de fuir on de capituler.

Comme le rôle de fonctionnaire ne me plaît que modérément, je me reproche parfois d'avoir fait fausse route. Je crois que beaucoup de mes collègues, au début, pensent de la même façon, s'il leur arrive de penser. Mais on s'habitue; le métier conquiert l'être. On reste dans l'armée comme les nations modernes restent aux pieds de leurs armées; par une résignation un peu ahurie, assez couarde, mal déguisée en volonté.

Je cherche à me rappeler à peu près mes débuts dans l'armée. Toutes sortes de tableaux défilent devant mes yeux; des sensations revivent, atténuées, aiguës, rapides; des souvenirs voltigent, passent, s'affirment, s'écroulent. Je saisis des bouts d'images; il y a des lueurs, des échos; des odeurs se précisent, se transforment, s'unifient —relent d'un passé qui n'a point cessé d'être le présent.—Des souvenirs, donc...

Ce que je voudrais surtout retracer ici, c'est la vie de l'officier, non pas au quartier, mais en dehors du quartier; c'est-à-dire, si vous voulez, dans ses rapports avec cette partie de la population qui n'est pas strictement militaire.

De la caserne, par conséquent, je ne dirai pas grand-chose. Ce qu'on en ignore, du reste, c'est juste ce qu'on n'en veut point savoir. Moi, de plus, je ne suis soldat que par définition générale; officier, pas troupier. J'ignore donc la caserne; je n'en connais guère que l'aspect extérieur. Je la soupçonne horrible; je la suppose infecte. Je sais que lorsque nous visitons les chambrées, nous autres chefs, à certains jours fixés d'avance, nous ne pouvons nous donner qu'une idée très réduite de leur abjection réelle. La caserne, étant donnés ses indéniables résultats: abrutissement, avilissement, épidémies et taux exagéré de mortalité, pourrait apparaître à un cerveau mal fait comme le conservatoire de la vermine morale, comme l'antre du typhus. Mais, en créant l'esprit de servilité, elle tue l'esprit militaire réel. L'impression qu'elle produit sur les hommes qu'on y jette chaque année est plutôt sinistre. L'abattement, le découragement qui s'emparent des conscrits dès leur arrivée au corps ne peuvent être niés. Pour un rien, pour la cause la plus futile, sans cause précise, ils se tuent ou désertent; il y a, en moyenne, vingt mille désertions par an; le nombre des insoumis est considérable. Mais ne sont-ce pas là des maux nécessaires?

Discipline, astiquage, parades. Voilà des modes, peut-être pas les plus hauts, de l'activité humaine. Méchanceté du cadre supérieur pour le cadre inférieur; méchanceté du cadre inférieur pour la troupe: méchanceté du vieux soldat pour le jeune soldat. Comme le jeune soldat devient à son tour le vieux soldat, il y a compensation. Labeur dérisoire, mais acharné. Le travail de l'armée est irréel, vain; mais il est accompli avec un incontestable sérieux. Certaines besognes imposées aux soldats, obligatoires bien que peu réglementaires, sont cependant effectives: il faut avoir le courage de l'avouer. Ils opèrent le déménagement des officiers, de leurs familles, de leurs amis, et des congrégations non autorisées; ils servent de rabatteurs dans les grandes chasses et de domestiques un peu partout; on les met au service des patrons, dont ils fusillent les ouvriers mécontents et dont ils font l'ouvrage, sans salaire. On en fait des larbins, des cochers, des marmitons, des blanchisseuses, des bonnes à tout faire et des nourrices sèches. Quand ils ont des talents particuliers, on en tire parti sans hésitation: j'avais dans ma compagnie, il n'y a pas longtemps, un tailleur pour dames auquel ne laissait nul répit la partie féminine de la garnison. Et un homme que j'avais pour ordonnance n'a pas mis les pieds trois fois au quartier pendant les dix-huit mois qu'il est resté à mon service. C'est de cette façon que les officiers préparent les soldats à la défense de la patrie. Cela ne vaut-il pas mieux que de ne point les préparer du tout?

On a dit que le service militaire obligatoire développe l'esprit, élargit l'intelligence, force l'homme à sortir de son trou, à voir du pays, à étendre son horizon mental. Les faits prouvent le contraire. Qu'il aille à droite ou à gauche, le soldat est enfermé dans une camisole de force qui l'empêche de se mouvoir librement. Les mêmes vices, les mêmes tentations, le guettent partout; il est la proie des mêmes trafics. Le Militarisme, expression faussée de la nécessité de défense nationale, pervertit l'entendement, tue l'initiative, l'esprit d'aventure, le besoin d'action, fait d'un homme une bête fonctionnante ou une sale loque. Il ne faut pas de caractères, dans l'armée. Il faut l'obéissance passive. Ou bien—Biribi. Ou bien—la Mécanique.