Les réservistes et les territoriaux viennent accomplir leurs périodes d'instruction; quelquefois joyeux de reparaître sous les drapeaux. Pendant vingt-huit jours, pendant treize jours, ils sont employés à des corvées dégoûtantes mais peut-être nécessaires; cassent des cailloux; nettoient des vieux effets; graissent des cuirs; font quelques manoeuvres; n'apprennent point le maniement des armes nouvellement mises en service. Et leurs officiers, anciens volontaires d'un an ou gloires d'Écoles, généralement riches, les traitent suffisamment mal; nous n'avons presque pas besoin de nous en mêler. On les insulte, on les punit, on les exploite, on les vole; mais, sûrement, sans aucune mauvaise intention. L'armée n'est-elle pas une grande famille?

Si. L'armée est une grande famille. Une famille comme l'autre. Où les déshérités, les faibles, sont méprisés, tenus à l'écart, injuriés, maltraités; avec des tyrans et des esclaves; des exploiteurs et des dupes; des parents pauvres et des souffre-douleurs. La Grande famille—la famille en grand.

Et les officiers? Ils ennuient les hommes. Surtout, ils s'ennuient. Ils vont du champ de manoeuvres à la caserne; de la caserne, au mess; du mess, au café; pérorent, hâblent; parlent de bonnes fortunes peu réelles et peu fréquentes; en rêvent; se montent des scies, se jalousent, s'espionnent, se rendent des services, de mauvais services. Leurs conversations roulent sur l'exercice, les réglements, les potins du régiment, les cancans de la ville, les qualités des grands chefs, les bévues des capitaines, les faiblesses des commandants, la jalousie fatiguée et sournoise du lieutenant-colonel, la fragile et tremblante ambition du colonel. Et les femmes, les femmes, les femmes... Peu de brutes alcooliques; des êtres vaniteux et inconscients, plutôt. La majorité affiche des prétentions aristocratiques. D'aucuns, à bon droit: petits-fils d'émigrés, rejetons de chouans, avec de l'eau bénite dans les veines, de la moelle de traître et du mercure dans les os. D'autres, sans aucun droit aux particules dont ils s'affublent, aux dénominations sonores dont ils agrémentent la vulgarité de leurs noms patronymiques, aux blasons qu'ils exhibent orgueilleusement, après boire. Cette noblesse de fantaisie emplit de ses ridicules mensonges l'Annuaire de l'Armée. Elle affecte un immense mépris pour les civils et les républicains—les voyous. L'arrogance, d'ailleurs, est de règle devant le commun des mortels; exactement comme la platitude en présence des supérieurs.

La préoccupation intime, facilement avouée, c'est la fortune, l'argent. La solde est maigre; et, bien qu'avec la somme que nous recevons mensuellement, un ouvrier trouverait moyen de nourrir sa famille, nous ne pouvons vivre. Il y a tant de dépenses nécessaires, inutiles et obligatoires! Heureux ceux qui ont de la fortune; à plaindre ceux qui n'en ont pas. A quels procédés recourent ces derniers pour se procurer des fonds, l'Honneur de l'Armée seul le sait. Et cet argent? Tout aux tavernes et aux filles—comme au bon vieux temps—La noce basse. Le jeu. Quant à l'intellectualité, à part de très rares exceptions, néant. Nulle notion, nul soupçon du beau ou du vrai. Nul effort pour comprendre ce que c'est que la Patrie, ce qu'elle peut être; ce que c'est qu'un soldat, en réalité; ce que doit être un officier; ce que c'est que la Nation armée. Ce sont là des choses qu'il n'est même pas question de savoir. Un vague sentiment d'un vague devoir professionnel, très élastique. Et un culte, d'une sincérité maladive, pour des traditions crevées, des rengaines pourries.

Des types? Pas de types. Les semblants de caractères se distinguent par leur degré plus ou moins marqué d'enfantillage. Leurs seuls signes particuliers sont des marottes, des dadas. Un être puéril, généralement, l'officier; en dépit de sa rudesse fréquente, de son autoritarisme, même de sa cruauté; peut-être à cause de tout ça! Un pauvre être.

En voici un, par exemple. Grand, mince; toujours tiré à quatre épingles, au corset indubitable et au titre nobiliaire douteux. Contre ce titre, il voudrait échanger des titres de rentes. Sa seule préoccupation est celle d'un riche mariage. Il permute sans cesse, traînant d'un bout de la France à l'autre son épaulette, en quête de jeunes filles avec dot, avouant la chose comme normale... D'autres, qui ne l'avouent pas mais qui y pensent toujours sans en parler jamais. Celui-ci, à la tenue volontairement négligée, qui affecte des allures de voyou, siffle, chaloupe. Celui-là, posant au valet de coeur, coiffé en casseur d'assiettes, d'un képi très haut par derrière. Celui-là encore, ridiculement maniéré, aux gestes trop gracieux, qui salue les troupiers en minaudant. Un autre, qui n'aime pas ces manières-là, rêche, crispé, et qui déclare que le salut militaire a été institué afin de laisser à l'homme toute la hauteur de sa taille. Un autre, plus rogue et plus grincheux encore, que font grogner sans trêve les lenteurs de l'avancement; qui se plaint surtout de ce que les officiers des corps de troupes qui vivent avec le soldat sont sacrifiés aux officiers d'état-major, sortant de l'Ecole de guerre, et dont les brevets ne constituent, du point de vue strictement militaire, que des certificats d'ignorance.

Les officiers de grades supérieurs, surtout bureaucrates, écrasés sous une énorme paperasserie. Leur selle d'ordonnance est devenue un rond-de-cuir. Le colonel, grognonnant, mâchonnant, bedonnant, inquiet, congestionné de la peur qu'on ne lui fende l'oreille avant que les étoiles qu'il convoite ne tombent sur sa manche. Le lieutenant-colonel, desséché et poussiéreux, avec des manières de bedeau, et l'air d'avoir été oublié très longtemps dans le placard d'une sacristie. Un major, qui a l'aspect d'un souteneur, et qui fut zouave pontifical. Un autre, qui a des allures de remorqueur; souffle, ahanne, halète, semble toujours tirer derrière lui quelqu'un ou quelque chose. Des capitaines, préoccupés surtout de l'ordinaire, et dont deux au moins sortent de l'ordinaire. Le premier a été promu récemment et vient d'être proposé pour la croix. Comme lieutenant, il avait été rapatrié, voilà six mois, sous prétexte de dérangement cérébral, pour avoir fait torturer et mourir sous le bâton quelques douzaines de nègres dans un Soudan quelconque. «Il avait cédé, dit un journaliste qui le défendit alors pour une somme modérée, à la tentation de ne point déranger les habitudes des noirs qui, depuis des milliers d'années, sont accoutumés à n'obéir qu'à la bastonnade et à la décapitation.» Je dois dire que la dévotion de cet assassin est exemplaire. Quant au second capitaine, c'est réellement un phénomène. Habituellement, n'est-ce pas? les capitaines ne savent plus l'École du Soldat; ils l'ont oubliée. Eh! bien, lui, il la sait. Il est célèbre pour ça, à juste titre, dans tout le Corps d'armée. Quand il fait manoeuvrer sa compagnie sur le cours Saint-Vincent, devant la maison qu'il habite, sa femme, cachée derrière un rideau et qui sait aussi l'École du Soldat, observe les mouvements des hommes; à la pause, elle signale à son mari, qui monte la consulter, ceux qui manoeuvrèrent mal.

Femmes d'officiers: le gros sac, la certaine fortune ou la dot réglementaire. Le gros sac, que les mamans engagent fiévreusement leurs fils à décrocher, et pour le décrochage duquel, d'ailleurs, elles les destinent à l'épaulette dès leur plus jeune âge; la certaine fortune, dont on se contente lorsqu'on sait encore allier, sous les brandebourgs du dolman, quelque sentimentalité à la soif de l'or que rend impérieuse l'oisive existence militaire; la dot réglementaire, dernier refuge des pécheurs en perdition qui réclament un ange gardien. Au début, l'allure de ses dames varie, suivant les moyens, de celle du caporal-instructeur à celle du demi-castor; plus tard, de celle de la petite bourgeoise aigrie à celle de la dame patronnesse, grasse de bonnes oeuvres. Monde bien-pensant, bétail réactionnaire, ivre d'égoïsme, de convoitises, d'autoritarisme, de vanité, dont les moeurs appellent fréquemment l'attention des tribunaux, et dont l'Église approuve les opinions. L'Église a fait les mariages, du reste, ou la plus grande partie d'entre eux; exactement comme elle a fait les femmes d'officiers, ou la plus grande partie d'entre elles; et comme elle fait aujourd'hui les officiers ou la plus grande partie d'entre eux. Le cléricalisme a jeté sur l'armée son ombre dévorante, qui s'abaisse de plus en plus. Et les belles madames, «l'élite féminine de l'armée», donnent le ton à la société de la ville de garnison, dont elles cultivent les haines anti-démocratiques, les rêves de restauration monarchique. Elles n'aspirent, pour la plupart, qu'au jour où les griffes du prêtre étrangleront enfin la liberté, où coulera à gros bouillons le sang des pauvres qui les font vivre: ces femelles de meurtriers, je vous le dis, valent moins, encore que leurs mâles. Elles salonnent à la cathédrale, aux grand'messes; paradent aux jardins publics, où joue la musique militaire; posent, chez elles, aux maîtresses absolues de tout et de tous, fortifiées de galons d'or et de panaches, au milieu de l'admiration en jupons ou en fracs de la tourbe mercantile et fonctionnarde.

Elle ne nous quitte pas, elle s'accroche à nous, cette tourbe; cette tourbe qui, si elle s'adonne à l'industrie ou au commerce, vit beaucoup moins de ses propres efforts que des subventions et des primes accordées par le gouvernement, aux dépens des malheureux; qui, si elle s'engraisse dans les sinécures rétribuées par l'État, vit sur les monstrueuses privations des pauvres et sur l'argent apporté, avec des virginités suspectes, par de misérables jeunes filles qui se font épouser pour leur dot.

Cette tourbe, ai-je dit, ne nous lâche point. Les femmes nous laissent peu de répit, mais les hommes nous persécutent; principalement sous prétexte qu'en cas de guerre ils seraient nos collègues, ayant des grades dans la réserve ou la territoriale. Des ingénieurs, un maître de forges, des avocats, un trésorier-payeur, un conseiller de préfecture, de gros négociants, tous officiers supérieurs de territoriale, nous abreuvent en ville et nous hébergent en leurs châteaux. D'autres personnages, moins importants, mais qui se galonnent pour les bals officiels, fréquentent assidûment le café que nous honorons de notre clientèle. Rien, dans ces hommes-là; pensées rancies, habitudes sèches, égoïsme aveugle et forcené; nulle compréhension des besoins de leurs concitoyens déshérités, d'un patriotisme réel. Ils sont friands de conversations sur la tactique et la stratégie, qu'ils ne comprennent point; d'anecdotes sanglantes ou gaillardes, qu'ils savourent; ils ne se souviennent certainement pas, un seul instant, que leur pays est un pays vaincu; ils aiment les choses militaires à cause de leur côté théâtral et aussi, j'en suis sûr, à cause de leur côté cruel. Un quincaillier, simple sous-lieutenant, assez humble devant un architecte, lieutenant. Et ce quincaillier, pourtant, n'est point un homme ordinaire; il a inventé un engin terrible, qu'il appelle «la Massacreuse», et qui doit—à son avis, sinon à celui de la Direction de l'Artillerie—faucher les hommes par milliers, en un clin d'oeil. Ce bourgeois paisible, suant à inventer des engins de tuerie, m'a d'abord étonné; mais j'ai compris que le commerce, qui est le vol, doit conduire à l'idée du meurtre. Un dentiste, capitaine, et qui prend, vis-à-vis des jeunes officiers de l'active, des airs protecteurs très amusants; un mois avant l'époque des manoeuvres, désole régulièrement sa femme et ses enfants en déclarant qu'il va user du droit qu'il a de demander à suivre le régiment; quinze jours avant, se fait appeler capitaine par sa servante, et brise ses chaussures; ne part jamais. Sa femme ne l'imite pas.