Nous, nous y allons aux manoeuvres; marches, service en campagne, etc. J'ai été enfermé si longtemps dans les écoles, dans les grandes villes, que, lorsque je me suis trouvé en pleins champs, j'ai perçu comme une sensation de délivrance; ç'a été pareil à l'impression que produit la bouffée d'air frais qui vous arrive, en même temps que la lumière, au sortir d'un long tunnel. Tout m'a semblé nouveau, frais, sain, vivant d'une vie incomparable; j'ai été pris par la beauté des paysages, l'étendue du ciel, l'odeur de la terre et des plantes; j'ai senti d'une façon très confuse, mais avec une force intense, que le sol de la Patrie, c'était la Patrie, toute la Patrie. Oui, j'ai senti cela sans le comprendre; cela que je devais raisonner et comprendre plus tard. J'ai senti que l'armée, l'Armée nationale d'aujourd'hui, avait une mission; et que cette mission consistait à faire jaillir de la terre, où l'a enterrée le mensonge des voleurs, la grande idée de la Patrie réelle. J'ai eu un moment de profond enthousiasme pour la profession des armes.
Tout cela, très vite, est tombé. Les besognes embellies un moment par l'imagination sont rapidement devenues machinales, routinières. Les paysages, les spectacles variés offerts par la nature, ont cessé de présenter aucun intérêt. L'illusion s'en est allée, la réalité demeure. Ou bien, qui sait si ce n'est point la réalité qui s'en va et l'illusion qui demeure? L'illusion compacte, sournoise, qui a pris corps et s'affirme en certitude triomphante, qui s'incarne en les mille aspects de la banalité, en les cent mille figures de la laideur? Qui siffle, geint, ricane et pleurniche partout, froid et gluant mensonge attiédi et solidifié par les temps, les temps d'ignorance, les temps de sottise, les temps de lâcheté... N'est-ce pas une réalité, cette France qu'on rêve, d'où seraient bannies la superstition et toutes les misères qu'elle entraîne, où personne ne connaîtrait la faim, et où chacun connaîtrait la joie, qui serait comme un grand jardin, et qui serait la Belle France? Et n'est-ce pas une illusion, une imposture, un cauchemar, que la France qui existe? La France des grandes villes, avec sa population affamée, soularde et fanfaronne, avec ses décors de fausse richesse et de gloire en toc encadrant la lamentable agonie des volontés populaires, la défaillance calamiteuse de l'art. La France des campagnes, avec la tristesse de ses bourgs et la désolation de ses villages; ses terres en friche ou cultivées à l'aide de procédés piteux, anachroniques; ses maisons rechignées, avares et cancanières; ses monuments publics, étriqués et vieillots, bafoués de l'insolente pierre neuve des couvents qui s'élèvent partout; ses chaumières puantes où des mégères malpropres cuisent des soupes malsaines, où bêtes et gens vivent dans une indescriptible promiscuité; où les enfants, ligotés dans leur berceau comme des suppliciés sur la claie, braillent désespérément des journées entières, couverts de sueur et de bave, noirs de mouches; cette France des campagnes dont la terre volontairement appauvrie ne nourrit plus le paysan que grâce aux impôts épouvantables dont on écrase l'ouvrier et l'artisan; qui se dépeuple tous les jours davantage; dont la jeunesse, mâle et femelle, s'enfuit vers les grandes villes; dont les routes sont parcourues par des trimardeurs, qui menacent, la faim au ventre; dont les misérables possédants, vaguement conscients de l'iniquité de leur possession précaire, vivent dans la perpétuelle terreur de l'usurier, de l'incendiaire, du partageux; dont les hommes, affolés par l'inquiétude, rêvent d'un despotisme protecteur, armé jusqu'aux dents, et acclament fiévreusement les soldats auxquels ils vendent l'eau, à l'étape; dont les femmes, exaspérées par l'isolement et la monotonie de l'existence grise, hennissent hystériquement au passage des troupes et se livrent aux galonnés, perverties et gauches, avec des raffinements vicieux qui surprennent et des baisers qui font le bruit des sabots qu'on retire de la boue à grand'peine...
C'est cette France-là qui parle de son relèvement... Hé! Quelle autre France en parlerait?...
Les journaux en étaient pleins, ces jours-ci, du relèvement. Un événement s'est produit... Oui, la presse en bave encore d'orgueil et en larmoie d'admiration. C'est absolument comme si les armées françaises avaient repris Metz et Strasbourg, franchi le Rhin, envahi l'Allemagne et fait leur entrée à Berlin, traversé les Alpes, capturé Rome et rétabli le pouvoir temporel du pape. Et ce sont seulement les grandes manoeuvres d'automne qui viennent de se terminer. Sur un thème banal, réglé d'avance de point en point et ne laissant aucune place à l'initiative, des masses d'hommes avancent l'une contre l'autre, évoluant d'une façon grotesque, et finissent par se trouver en présence. On canonne des pommiers inoffensifs; on fusille des nuages menaçants; des colonnes d'infanterie, mitraillées en flanc à cinq cents mètres par une douzaine de batteries, montent sans préparation aucune à l'assaut de positions défendues par des forces trois fois supérieures; et la cavalerie ennemie charge avec entrain les taupinières que l'infanterie a laissées derrière elle; défilant, naturellement, devant les bouches de ses propres canons qui tirent à toute volée. Cette petite guerre, qui n'est qu'une ridicule et inutile image de la guerre vraie, lui ressemble par quelques côtés: un certain nombre de soldats y meurt de fatigue, d'insolations ou d'accidents; les généraux se félicitent réciproquement; et les contribuables ont à payer les frais, c'est-à-dire plusieurs millions. Par certains autres côtés, elle diffère de la guerre véritable: le vainqueur est toujours français, et l'on ne capitule jamais.
Ce magnifique spectacle, comme disent les journaux, ayant été offert à la badaudrie nationale qui tient à s'assurer, chaque année, que nous avons reconquis notre situation en Europe, les régiments procèdent à la libération annuelle; c'est-à-dire qu'ils se désorganisent complètement; c'est-à-dire que tous les ans, après la théâtrale parade des grandes manoeuvres, l'armée française se trouve dans un état de désarroi complet qui persiste pendant plusieurs mois. Quant à nous, officiers, nous reprenons le monotone tran tran de notre existence, un instant interrompu par des exercices qui nous ont fait passer d'une théorie inutile à une pratique vaine.
Mourir pour la patrie est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. Mais vivre pour la patrie est aussi une belle chose; et même une chose normale. Aussi notre existence semble-t-elle naturelle à tout le monde; à moi d'abord, à part de rares exceptions; à mes collègues, en corps et individuellement; aux soldats en général, à la population civile en général; au cafetier chez lequel nous aimons à nous réunir et qui, si j'en crois une communication à moi faite par Gédéon Schurke, est un espion; à ma propriétaire, excellente personne à sentiments chauvins et qui, afin d'épargner à son fils les horreurs de la conscription, empoisonne lentement son mari; et à une cabotine de beuglant, déjetée, patriote et sentimentale, dont j'essuie les plâtres.
Il y a pourtant dans mon régiment un homme qui ne trouve pas naturelle l'existence que nous menons. C'est le lieutenant Deméré. Je raconte ces faits et je cite son nom parce que, bien que son influence directe sur ma vie dût être nulle, mes courtes relations avec lui devaient servir de prétexte à l'une de ces persécutions basses par lesquelles s'affirme cette coagulation d'intérêts pitoyablement égoïstes et de traditions ratatinées que des idiots cherchent à exalter sous le nom d'esprit de corps. Le lieutenant Deméré n'est plus tout jeune; plutôt trente-six ans que trente-cinq; plutôt grand que petit; plutôt gras que maigre; plutôt blond que brun; avec des yeux couleur d'acier, des dents blanches que montre rarement le rire, mais qu'expose souvent le rictus du mépris; une voix forte, claire et précise; des gestes rares et décisifs. Vous voyez le type. Sérieux, l'air perpétuellement ennuyé et même dégoûté, taciturne, il vit très à part et semble prendre une joie sauvage à éviter la fréquentation de ses collègues. On le voit fort peu au cercle, rarement aux réceptions et aux bienvenues, jamais à l'église. On dit qu'il est protestant, et le bruit court qu'il a des vices. On l'aime peu; et si l'on tolère sans des moqueries trop vives l'isolement auquel il tient, c'est qu'il a dans son passé plusieurs duels qui furent sanglants. Au cours de quelques conversations que j'ai eues avec lui, j'ai pu m'apercevoir que son instruction est de beaucoup supérieure à celle des porteurs d'épaulette; il sait des langues vivantes, que l'immense majorité des officiers français ignore éperdument; et il connaît beaucoup d'autres choses fort nécessaires aux militaires et dont les mêmes officiers, généralement, ne soupçonnent même pas l'existence. Comme je le questionnais sur les raisons de son lent avancement, il m'a fait des réponses vagues. Je me demande si ces raisons ne sont point la rudesse bourrue qu'il apporte dans le service et sa brutalité à l'égard des hommes qu'il commande. Hier, pendant l'exercice, j'ai été vraiment choqué d'entendre les observations grossières qu'il adressait aux recrues sous ses ordres. Comme nous suivions le même chemin en sortant de la caserne, j'ai pris la liberté de lui faire part de mes impressions.
—Vous avez raison, m'a-t-il répondu vivement. Je ne devrais pas me laisser emporter à de pareilles vivacités de langage. Je ne devrais pas, pour moi. Quant aux hommes dont vous parlez, ils méritent ça; ils méritent n'importe quoi; ils méritent tout. Comment voulez-vous qu'on respecte des êtres qui ne se respectent pas eux-mêmes? On insultait autrefois les cochons vendus; que dire des cochons qui se donnent? Cochon pour cochon, je préfère celui qu'on amène de force au marché, avec la marque rouge de la misère sur les fesses, à celui qui vient se présenter de lui-même à l'abattoir, la queue en avant. Le seul résultat de la création des armées nationales a été l'avilissement du prix de la chair à canon; et aussi de sa valeur morale. Qu'est-ce que c'est que ces troupeaux culottés de rouge auxquels c'est notre métier d'apprendre à marquer le pas? Pouvez-vous me dire ce que c'est? A part un certain nombre de caractères que nous ne voyons point ou que nous voyons peu, parce qu'ils ne se soumettent pas à la loi, parce qu'ils désertent ou parce qu'ils sont envoyés à Biribi, y a-t-il là autre chose qu'une masse inconsciente et servile? Et quand ces malheureux quittent la caserne, à part encore de rares exceptions, leur échine est façonnée à l'ignominie de tous les esclavages, y compris l'esclavage du garde-chiourme. Ils deviennent des Ilotes avachis ou gueulards, ils deviennent des gendarmes, des policiers, des mouchards. A la caserne, on fait d'eux des machines, des abrutis, des larbins, tout excepté des soldats. Devant une telle situation, ils se taisent, comme dit l'autre, sans murmurer. Ils admettent qu'on leur prenne cinq ans de leur existence afin de leur inculquer, exclusivement, le respect et l'admiration de l'obéissance passive. Et remarquez qu'on fait tout pour les inciter à rejeter un pareil système, pour les pousser à la rébellion. Vous me reprochez mon langage injurieux à leur égard; hélas! il n'a jamais provoqué aucune réplique; et l'insulte me monte aux lèvres devant tant de patience bête, de soumission animale. Je voudrais, par mes outrages, communiquer ma haine et ma colère à ces momies, comme on souffle la vie avec l'haleine dans la gorge des asphyxiés!...
Saisi d'un grand étonnement, je me suis tourné vers mon camarade; sa figure, qui ne traduit d'ordinaire que la lassitude et l'ennui, semblait être éclairée d'un feu intense, d'une expression de fureur hautaine. Sans prendre garde à la surprise que me causaient ses paroles, d'une voix tranchante où des enthousiasmes grondaient, il continua: