—Oui, on fait tout—oh! par sottise et sans le vouloir—pour les jeter à la révolte, ces soldats-citoyens qui ne sont ni des citoyens ni des soldats, mais des automates. Ah! s'ils voulaient se donner la peine de réfléchir! Le code qu'on leur lit tous les samedis..... Vous connaissez le hideux refrain. Mort! Mort! Et mort, pourquoi? Qu'est-ce qui entraîne la peine de mort? Tous les actes qui pourraient donner au soldat la valeur morale, la force individuelle, qui le constitueraient en fait; tous les actes qui pourraient contribuer à faire de la France autre chose que la malheureuse nation qu'elle est. On punit de mort les hommes qui refusent l'obéissance à un supérieur, qui insultent un supérieur! Même si le supérieur est un imbécile avéré, même si c'est un traître indiscutable. Est-ce que les soldats, s'ils avaient deux sous d'intelligence, ne demanderaient pas à les choisir, leurs chefs? On choisit son cordonnier, son tripier, son marchand de vins, et l'on n'a pas le droit de choisir son officier; on vote pour l'homme qui vous représente au Parlement, et l'on ne peut pas élire l'homme qui doit vous conduire au feu. Ah! misère!... Dites-moi donc un peu, s'il vous plaît, si ce n'est pas parce qu'on a continué, par exemple, à obéir à Mac-Mahon, le dégoûtant vaincu, et parce qu'on n'a pas insulté Galliffet, le hideux assassin, qu'on est arrivé à doter la France d'une armée comme celle qu'elle a, armée de parade, inférieure même à celle qu'elle avait en 1870, une armée qui n'est pas l'armée nationale, mais l'armée du Voeu national. Oui, c'est parce que le soldat ne veut pas comprendre qu'il doit, sous l'uniforme, rester un homme, qu'il y a à la tête des régiments français des colonels comme le nôtre, M. Casaquin du Bois des Ormes; un militaire qui n'a jamais vu une bataille, qui s'est embusqué en 1870 derrière un pot à tisane, une non-valeur qui ne doit ses cinq galons qu'à ses relations aristocratiques et à l'activité de sa femme, toujours prête à s'agenouiller devant un crucifix ou devant un curé..... Ah! nom de Dieu! c'est notre faute à nous, tout ça!.....

—A nous, officiers?

—Non. A nous, protestants. Protestants, vous entendez? Nous aurions dû protester. C'est le cancer catholique romain qui ronge la France; nous le savons; nous aurions dû le dire, le crier sur les toits: nous aurions dû pratiquer l'indispensable opération. Nous aurions dû engager la guerre contre le monstre du catholicisme, le monstre dont la hideuse et noire silhouette se profile sur tous les monuments de sottise, de mensonge et d'infamie que nous appelons nos institutions; la guerre; la guerre réelle et sans merci; pas une guerre de mots. Nous avons manqué de décision, de courage; nous sommes tombés au plus abject de tous les vices: à la tolérance. Peut-être, un jour, saurons-nous encore être intolérants, et vaincre... Je vais vous dire quelle est ma conviction, ma conviction tout entière: pour que la France vive, il faut que Rome meure. A la lettre. Il faut que le Vatican soit rasé, que le prêtre infâme qui s'appelle le pape soit jeté à la mer, que toutes les églises à confessionnaux soient brûlées et que les tonsurés puissent être abattus, sans forme de procès, comme des bêtes venimeuses. Je crois qu'il faut cela, ni plus ni moins, pour que la France vive; et je crois que, si cela ne se fait point, la France mourra.

—Vraiment...! m'écriai-je.

—Elle crèvera! Elle est en train de crever. Elle agonise. Mais regardez donc!..... Et savez-vous de quoi elle meurt? De sa défaite. De sa honteuse défaite, sans analogue dans l'histoire; de sa défaite qui, par suite de l'égorgement de la Commune, devint le triomphe de Rome. Du jour où elle a permis qu'on bavardât et qu'on épiloguât sur sa débâcle, qu'on lui racontât des histoires sur son histoire, elle s'est affirmée prête à toutes les duperies dont personne n'est dupe, affamée de toutes les impostures; et les impostures ont plu, mouillées d'eau bénite, saupoudrées de poudre de perlinpinpin. La Revanche! Quelle blague! Une blague à faire péter la bedaine du général Saussier! Nous sommes en 84. Voilà quatorze ans qu'on la prêche, qu'on la gueule et qu'on l'annonce, la Revanche; vous pouvez attendre encore quatorze ans, et vous n'aurez pas vu le bout de son nez. Laissez venir la fin du siècle; ce sera la même chose. Une blague, je vous dis, une sale blague! Voulez-vous que je vous dise la vérité? Personne, en France, ne pense à la revanche. Et voulez-vous savoir pourquoi? Parce que, personne, en France, ne pense à la France. Je ne suis pas un chauvin, certes. Mais je crois que recouvrer l'intégrité de la patrie, et la mettre hors d'atteinte, voilà ce qui devrait être la principale, l'unique préoccupation de tous les Français. Avoir la Patrie, constituer la Patrie, la Patrie vraie,—la Patrie pour tous et pour toutes.—Et qui donc comprend cela? Qui donc voudrait penser à cela? Pourquoi la France est-elle si insouciante, si honteusement veule? Pourquoi? D'abord, parce que les riches ont peur de la guerre. La guerre, aujourd'hui, rapporte quelque chose aux nations. Du conflit de 1870, les Allemands ont retiré des avantages énormes; d'une guerre heureuse, les Français tireraient aussi un profit et ne le tireraient pas seulement de l'étranger; bien des privilèges de toutes sortes, monopoles de propriété, etc., s'écrouleraient. Et si la guerre tourne mal pour la France, ce serait la Révolution avec sa grande gueule large ouverte. Voilà pourquoi tout ce qui est riche, tout ce qui est investi d'une autorité quelconque, est couard, enfonce la France de plus en plus dans cette fondrière de la lâcheté où les jésuites viennent vider leurs bénitiers. Ensuite, parce que les pauvres ont peur de la guerre, qui les ferait sortir de l'engourdissement dans lequel ils somnolent, injectés du venin de la sacristie, du virus de la presse et des poisons de l'alcool; ils ont peur de la guerre parce qu'elle leur donnerait la liberté et qu'elle les débarrasserait, ils le sentent, des chefs qui les abrutissent et les grugent, et qu'ils respectent. On respecte dur et ferme, en France. On a trop de respect pour avoir du caractère. On est vaincu—vaincu—vaincu. Les riches savent ce que c'est que la patrie: c'est ce qu'ils possèdent. Les pauvres savent aussi ce que c'est que la patrie: c'est le drapeau. Nous en avons un, au régiment, qui porte en lettres d'or les noms d'Arcole et de Puebla. Ce drapeau, c'est la patrie. Que représentait-il à Arcole? Le pillage. Que représentait-il à Puebla? Le vol. Et puis, d'abord, ce n'est pas vrai, tout ça! Le drapeau qui a flotté à Arcole a été pris en 1812 et pend aux voûtes de Notre-Dame de Kazan, une cathédrale russe; le drapeau qui a flotté à Puebla a été pris en 1870 et est accroché au mur du Zeughaus, à Berlin. Fraude! Blague! C'est du mensonge qui est cloué à cette hampe, et qui palpite dans cette soie! La Patrie, ce n'est pas le drapeau: c'est ça!

Et le lieutenant Deméré, d'un vigoureux coup de talon, a frappé la terre. J'ai gardé le silence, ne sachant que dire, n'osant approuver, très embarrassé. Au bout d'un moment, pourtant, j'ai demandé à mon collègue pourquoi, professant de telles idées, il était resté dans l'armée. Il a haussé les épaules.

—Par habitude, par impossibilité de gagner ma vie autrement, sans doute; je n'ose pas me l'avouer. J'aurais mieux fait d'avoir le courage de lâcher l'épaulette. Ce que je pense aujourd'hui, je crois que vous le penserez plus tard; je vous ai observé et je crois ne pas me tromper; pourtant, comme vous êtes fils de général..... Enfin..... Quant à moi, j'ai souffert d'injustices et de passe-droits de toute nature. Engagé volontaire en 1870, j'ai fait toute la campagne et je suis resté dans l'armée. Pourquoi, encore? Eh! bien, s'il faut le dire, j'espérais une revanche qui aurait amené une révolution. Vous avez vu. La revanche a été faite par la muse à Déroulède, et la révolution par les curés. Des gens qui n'ont jamais vu le feu, qui sont des ânes et des descendants de traîtres, sont à mon âge commandants, au moins capitaines; moi, je suis lieutenant, et sans chances d'avancement rapide. La raison? J'ai vu le feu, je ne suis pas un âne, je ne descends pas d'un traître; surtout, je suis protestant. Dans l'armée française, on n'arrive à rien sans billets de confession. J'ai avalé tout ça. Pourtant, ce qui vient de m'arriver est un peu trop dur..... Je devais me marier avec la plus honnête et la meilleure des femmes; une femme qui avait eu le malheur d'épouser un coquin, d'ailleurs très galonné, mais qu'un divorce, prononcé à son profit à elle, en avait séparé. J'avais adressé à qui de droit la demande en autorisation de mariage. Le général commandant la division a jugé à propos d'annoter cette demande. «Le divorce, a-t-il écrit, a pu entrer dans nos lois; il n'est point entré dans nos moeurs; il est réprouvé par l'Église et j'estime qu'en conséquence l'autorisation de mariage ne doit pas être accordé.» Et j'ai reçu avis, ce matin, que le ministre avait partagé l'opinion du général, et refusé l'autorisation. Voilà pourquoi j'étais de mauvaise humeur tout à l'heure; voilà pourquoi j'ai maltraité mes hommes. S'ils faisaient preuve d'un peu de dignité, nous ne serions menés, ni eux ni nous, par des jésuites à panaches et des sacristains à épaulettes. Pauvres diables! J'ai peut-être eu tort de les injurier, après tout; ils n'en valent guère la peine. Et puis, je ne les embêterai plus longtemps.

—Qu'allez-vous faire? ai-je demandé.

—Je vais partir, quitter la France. J'en ai assez. Trop. Avec mon grade, je ne puis me marier; si je renonce à mon grade, j'abandonne mon seul gagne-pain et je ne puis non plus me marier honorablement. Il faut donc que je disparaisse afin de rendre toute liberté à la personne dont j'aurais voulu faire ma femme. Je veux aller à Cuba; il y a là un peuple qui commence à se soulever contre le despotisme catholique de l'Espagne; je pourrai peut-être lui être utile.

—Alors, vous allez donner votre démission?