—Ma démission? Non. Je vais partir, voilà tout.

J'aurais voulu dire quelque chose, quelque chose que je sentais que je n'oserais pas dire, quoique plus d'une des phrases du lieutenant Deméré eût traduit des sentiments et des impressions que j'avais jusque-là vainement cherché à formuler. Je prononçai quelques paroles et, soudainement, je me tus. Deméré s'arrêta.

—Si vous le voulez bien, dit-il, nous allons nous quitter ici; il n'est peut-être pas bon pour vous qu'on vous voie avec moi; on me regarde déjà comme un pestiféré, et bientôt... Il y a de bonnes langues dans la garnison...


De bonnes langues, en effet. Ma conversation avec Deméré a été discutée, critiquée, passée au crible de tous les commérages; personne, naturellement, n'avait pu entendre un mot de ce qui s'était dit; mais on savait que nous avions parlé ensemble pendant une demi-heure. Et lorsque le départ du lieutenant fut constaté—un départ qu'on traita de fuite et de désertion—le bruit commença à courir que j'avais été, en quelque sorte, son complice; d'autres rumeurs désagréables se répandirent en même temps. Je cherchai à découvrir les auteurs de ces calomnies imbéciles; on se déroba. Je priai le colonel de s'interposer; il balbutia des choses vagues; sa femme, qui le remplaça au salon dont il s'esquiva aussitôt que possible, me demanda à quelle église j'avais fait mes Pâques. Je compris qu'il y avait une lutte à engager; mais je ne voulus rien entreprendre avant d'avoir consulté mon père. Je lui demandai de me faire obtenir immédiatement un congé de quinze jours.


—Mon garçon, me dit mon père quand je lui ai fait l'exposé de ma situation à Nantes, il n'y a pas de lutte à engager; ce serait la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Laisse-moi chercher un tour dans mon sac.

Il se lève et se met à marcher de long en large dans le vaste cabinet qu'il occupe aux bureaux du ministère de la guerre. Au bout d'un instant, il s'arrête et vient frapper la table d'un grand coup de poing.

—Voici ce qu'il faut faire. Tu vas demander à permuter; je ferai accueillir ta demande immédiatement; tu permuteras avec un sous-lieutenant du régiment d'infanterie stationné à Angenis et qui sera enchanté de venir à Nantes. Je vais arranger ça. Tu ne t'embêteras pas à Angenis plus qu'à Nantes; tu as de l'argent, et quand on a de l'argent, les plus petites garnisons sont les meilleures. Aussitôt l'affaire arrangée, c'est-à-dire dans quelques jours, je vais m'occuper de ton colonel, ce M. Casaquin du Bois des Ormes qui abuse de ses particules douteuses, et sans la connivence duquel on ne l'aurait pas persécuté à la Basile. Je vais lui faire chercher des poux dans la tête. Deux mots à Camille Dreikralle, et cet honorable rapporteur du budget de la guerre va s'étonner et s'indigner de la monstrueuse irrégularité des comptes présentés par le régiment que commande M. Casaquin de Machin-Chouette; il va prévenir le ministre que sa conscience l'oblige à exposer ces irrégularités à la tribune de la Chambre. Le ministre, qui tient à s'épargner tous les désagréments, cherchera un terrain d'accommodement; il le trouvera, si j'ose dire, sur le dos du Casaquin. Ledit Casaquin sera dûment rétrogradé sur le tableau d'avancement, et recevra bientôt, au lieu des étoiles qu'il ambitionne, une fente à son oreille. Saisis-tu?

—Parfaitement; mais...