—Remarque que le colonel de ton nouveau régiment à Angenis, lequel régiment fait brigade avec celui de Nantes, n'ignorera rien des mésaventures de M. de Casaquin et n'aura pas de peine à en découvrir les vraies causes; donc, il s'apercevra qu'il est ridicule de jouer aux petits soldats avec le fils d'un général; et il te laissera faire tes quatre volontés. Saisis-tu?
—Parfaitement; mais...
—Quoi?
—Mais si les comptes de mon régiment actuel sont en règle? si ses livres sont en ordre?...
—En ordre! s'écrie mon père en éclatant de rire; en ordre! Mais veux-tu te taire! Sur cent régiments, il n'y en a pas cinq dont les écritures soient à peu près correctes; et quant aux autres... En ordre! Tu rigoles! En ordre? Vous pâlissez, colonel!...
De nombreux colonels pâlissent, et même de nombreux généraux, le lundi suivant, jour du vernissage. Ils pâlissent de jalousie, toujours inavouable; d'envie, qui peut avoir son beau côté. Le grand succès du Salon, cette année, sera certainement pour la grande toile de Mme Glabisot, la Défense de Nourhas. Les journaux, le monde officiel, le public choisi admis à la solennité ne tarissent pas d'éloges sur cette oeuvre magistrale. Le Président de la République est resté plus de dix minutes devant le tableau, entouré de sa maison civile et militaire; les puissances ont congratulé Mme Glabisot; son pinceau patriotique, dit un critique d'art, est dans toutes les bouches. Que rêver de plus? Voilà la récompense due au génie, au labeur patient et consciencieux, à l'amour enthousiaste de la patrie. Cette récompense, pourtant, n'est pas suffisante; la croix de la Légion d'honneur, la chose est déjà certaine, brillera avant peu sur la poitrine de Mme Glabisot. Et mon père, dont les hauts faits de 1870 sont quotidiennement narrés par la presse, montera d'un degré dans la hiérarchie du plus beau des ordres.
L'oeuvre de Mme Glabisot est conçue de façon à réchauffer les plus froids. C'est un embrasement. Des flammes, de la fumée, des éclairs, des étincelles, la pourpre du soleil levant, l'écarlate des uniformes, le vermillon du sang qui ruisselle, tout cela rougeoie, flamboie, hurle, grince, pétarde, éclate, vous enflamme les yeux, vous brûle les prunelles, vous cuit l'entendement et vous calcine. Le Président, que son austérité dessèche, a couru un grand danger en regardant la toile si longtemps; il aurait pu prendre feu. Quant à moi, en raison sans doute de mon esprit de contradiction, la vue du tableau ne m'a produit aucun échauffement; juste le contraire. Je puis donc vous le dépeindre brièvement, mais avec toute l'impartialité qu'on attend vainement des critiques d'art.
Des monceaux de cadavres allemands; des Prussiens se cachant, suivant leur coutume, derrière des murs et des arbres et tirant à coup sûr, bien à l'abri (ce qui semble en contradiction avec les tas de cadavres, mais ça ne fait rien). Une poignée de Français dans un débraillé galant, la vieille fureur gauloise dans les yeux, se défendent avec une détermination peu commune. Mme Glabisot n'a point oublié notre vieil ami, le soldat dont un éclat d'obus a brisé le fusil et qui regarde la scène, indifférent, les mains dans les poches; et elle a même peint—audacieuse innovation—un blessé qui se tient le ventre, dans un coin, en portant un scapulaire à ses lèvres. Elle a représenté mon père dans une attitude de capitan; le sabre à la main; la moustache en crocs; le jarret tendu, et la face éclairée du sourire du défi.
Le public, le gros public, a ratifié le jugement du Tout-Paris. La Défense de Nourhas est proclamée chef-d'oeuvre, et Mme Glabisot une artiste de génie. On s'écrase devant la toile; on fait queue pour pouvoir l'admirer.
Quelle leçon, quelle haute et féconde leçon de patriotisme se dégage de cette toile! Voilà ce que des douzaines de lettres déclarent chaque matin à Mme Glabisot; et ce que des centaines d'épîtres, généralement féminines et agrémentées de l'expression plus ou moins voilée de sentiments brûlants, répètent tous les jours à mon père. Bien qu'il ait accueilli avec une modestie qui m'a étonné les témoignages d'admiration qu'on lui a décernés, il ne laisse pas de classer avec soin les missives qu'il reçoit. Une agence lui fournit des renseignements précis sur les aimables expéditrices; ce qui permettra au général Maubart, veuf et héros, de faire un choix s'il y a lieu. Je dois dire, avant de terminer ce paragraphe, qu'il s'est décidé, après mûres réflexions; il s'est décidé pour une vieille demoiselle, plusieurs fois millionnaire, qui habite la province. Il lui écrit tous les jours; elle lui répond deux fois par jour. Je doute fort qu'elle devienne jamais la générale Maubart; mais je sais pertinemment qu'elle finance. Mon père, très à court depuis quelque temps, s'est mis soudainement à régler les factures de ses fournisseurs et les billets de ses créanciers. Du reste, il ne solde jamais ces comptes sans les avoir réduits considérablement. Il appelle ça «rectifier le tir».