Je crois que mon père n'exagérait pas en assurant que, lorsqu'on a de l'argent, les petites garnisons sont les meilleures; il aurait pu ajouter, sans exagérer davantage, que les meilleures garnisons provinciales ne valent pas cher. Je ne vois pas la nécessité de décrire par le menu mon existence à Angenis; mon nouveau régiment ne diffère pas sensiblement du premier; les soldats se ressemblent autant par le caractère, ou plutôt par le manque de caractère, que par l'uniforme. Beaucoup de Bretons, comme à Nantes; pauvres gens à cerveaux boueux, gangrenés de superstitions et qui payent l'impôt du sang avec la résignation triste des bêtes de somme; quelques Parisiens vantards, gueulards, insolents et superficiels. Quant à mes collègues, ce qui m'a le plus frappé à leur sujet, c'est le nombre considérable de fioles pharmaceutiques qui s'alignent sur la table du mess, à l'heure des repas; l'air d'Angenis doit être malsain, à la brune. Quant au colonel, il se montre, à mon égard, paternel à l'excès.
Le pauvre homme, pourtant, doit être un peu las de la paternité. Il a un fils qui l'a désespéré par ses frasques, et qui accomplit justement une année de service à son régiment; ce jeune vaurien ne fait aucun service actif; est pourvu d'un emploi de vélocipédiste; roule à travers la ville, un éternel papier administratif pris dans le revers de la manche de sa vareuse; s'affiche impudemment avec une sale grue; fait des dettes; se saoûle. Son père n'ose pas le punir, de peur d'un éclat scandaleux; entre le devoir militaire et les sentiments paternels le malheureux hésite à tel point qu'il en devient parfaitement ridicule, objet de risée, non seulement par son gredin de fils, mais pour les officiers et les hommes qu'il a sous ses ordres. Et les yeux du lieutenant-colonel roulent des reproches véhéments.
Si mon existence n'est point romanesque, je n'y peux rien, et je me dois à moi-même de la décrire telle qu'elle est. Il me serait agréable, si le souci de la vérité ne me dirigeait pas, d'accumuler les événements sensationnels, d'ordonner une suite d'incidents mélodramatiques, d'aligner des personnages à rôles captivants. Mais le vrai seul sera mon guide, dût-il me faire tomber dans la monotonie. D'ailleurs, vous devez bien le savoir, il n'y a rien de plus plat, de plus terne, qu'une vie d'officier. La plus grande partie ne vous en appartient pas; les occupations sont toujours les mêmes, prévues, réglées, machinales; les distractions, non plus, ne varient guère, en province; elles ne sont pas fort enviables; quant aux prix, c'est toujours à peu près ceux des environs du Champ de Mars. Je n'essaierai pas de vous faire croire que je m'amuse au Cercle; souvent, je changerais volontiers ma place contre celle du troubade de planton.
J'ai cherché à m'intéresser à la vie générale de mes concitoyens. J'ai discerné sur la figure des pauvres l'expression du désespoir admiratif et résigné; sur la figure des riches, celle de la résistance rageuse et désespérée. Je me rends compte que je suis encore loin de savoir comment mon pays respire. Je suis porté à croire qu'il respire difficilement, dans une atmosphère d'hôpital où glissent les robes de la nonne et du prêtre, la lévite du cafard à principes tricolores; les poumons rongés par la phtisie; le cerveau farci de superstitions ultramontaines et sociolâtres; le ventre plein d'alcool et de pommes de terre.
Le peuple français, cependant, ne se contente pas de respirer. Il fait autre chose, de temps en temps. Par exemple, il vote; soit pour les riches, soit pour leurs valets. Ainsi, on va voter, présentement, dans le Nord. Election sénatoriale. Et savez-vous quel est le candidat qui a le plus de chances? C'est M. Delanoix, mon parent. Il s'était d'abord présenté comme candidat ministériel, partisan de la colonisation à outrance, etc. Mais, à la fin de mars 1885, c'est-à-dire dès l'ouverture de la période électorale, est arrivée la nouvelle du désastre essuyé à Lang-Son par les troupes françaises. L'effet produit a été immense; l'opinion publique presque tout entière s'est tournée contre Jules Ferry, qu'elle rend responsable de la défaite. Delanoix a vite compris que sa première position était intenable. Prestement, il a changé son fusil d'épaule; il a déclaré que les événements lui ouvraient les yeux, qu'il condamnait formellement les expéditions coloniales et cessait d'avoir aucune confiance en Jules Ferry. Là-dessus, il a appelé à son aide son gendre et sa fille.
Raubvogel, paraît-il, a été magnifique. Comme agent électoral, comme orateur et comme polémiste, il a donné la mesure de ce qu'on peut attendre d'un vrai patriote. Si jamais un homme a démontré que la France ne doit pas éparpiller ses énergies et qu'elle doit concentrer toutes ses forces et toute son attention vers la trouée des Vosges, c'est lui. Il a été admirablement secondé par sa femme, qui n'a pas perdu une seule occasion de se faire voir aux bons endroits. Il est arrivé à convaincre les électeurs que voter pour son beau-père, c'était voter pour la France, menée à l'abîme par le Tonkinois. Et Delanoix vient d'être élu à une énorme majorité. Je ne peux pas dire que je suis fier d'avoir un père conscrit dans ma famille.
Si le désastre de Lang-Son a été utile à Delanoix, pourquoi ne me servirait-il pas aussi à moi? Pourquoi ne me donnerait-il pas le moyen de mettre un terme à la monotonie de mon existence? On va envoyer des renforts au Tonkin et je me décide à demander à en faire partie. Mon capitaine cherche à me faire changer d'avis; c'est un homme triste, sceptique, désabusé, qui fut marié par une agence et qui découvrit le lendemain que sa femme était loin d'être aussi riche qu'on le lui avait affirmé; ayant été «volé» par son mariage, il ne croit plus en rien. Mon lieutenant combat aussi ma résolution; c'est un garçon très riche, fils de général de division, officier amateur qui passe, tous les ans, cinq ou six mois en voyages de noces. Malgré tout, ma décision est bien prise. Cependant, plutôt pour la forme, j'écris à mon père afin de lui demander son opinion. Je reçois, en réponse, un télégramme qui m'appelle à Paris immédiatement.
Pendant mon voyage d'Angenis à Paris, j'ai eu le temps de me demander pourquoi mon père réclamait si impérieusement ma présence dans la capitale. A la hauteur de Nogent-le-Rotrou, j'ai trouvé. Mon père s'est arrangé de façon à me faire prendre comme officier d'ordonnance par l'un des deux ou trois généraux qu'on va envoyer en Indo-Chine: le général des Nouilles; et il tient à me présenter au plus tôt à cet excellent tacticien. Allons, ça ne va pas mal; me voilà sûr de mon avancement; et je me mets à rêver tout éveillé....