Mais, à Paris, c'est une autre histoire. Mon père, dès que je pénètre dans son cabinet,—car je suis arrivé vers deux heures de l'après-midi et j'ai couru de suite au ministère,—mon père, dis-je, me rit au nez, et me demande si je suis fou. Vouloir aller au Tonkin! Mais pourquoi pas au pôle Nord? Pourquoi pas dans la Lune? Qu'est-ce qu'il y a à gagner, au Tonkin? Des coups de fusil et des coups de soleil. Il faut vraiment que je sois bien embarrassé de ma peau. D'abord, il me défend d'y aller, au Tonkin! Il me le défend, et formellement...

Et il continue sur ce ton pendant un bon quart d'heure, très agile, frappant la table de coups de poing et le parquet de coups de talon. Mais, s'apercevant tout à coup que ses objurgations autoritaires ne semblent point produire grand effet sur moi, il s'arrête, s'assied, allume un cigare, en tire deux on trois grandes bouffées et reprend:

—Mon cher enfant, j'ai sans doute eu tort de te parler brutalement et de chercher à t'imposer ma volonté. Je vais te faire part des motifs qui me font agir, et tu jugeras. Tu es mon fils, mon fils unique; tu constitues toute ma famille, tu es le seul être pour lequel je ressente autre chose que du mépris ou de l'indifférence. Je ne suis pas sentimental et je ne veux pas te faire de longues phrases; mais tu me comprends. Après tout, la vie n'est ni assez intéressante ni assez gaie pour qu'on envisage avec insouciance la perte des gens et des choses qui nous y attachent. Tu dois donc t'imaginer facilement que je ne tiens pas à te voir t'engager dans une aventure qui ne peut que te faire courir les plus grands risques, sans aucun profit possible pour toi ni pour personne. Mon avis est que, au moins pour le moment, le Tonkin est une misérable affaire. Les choses y ont été menées d'une façon si déplorable et l'opinion publique en est tellement dégoûtée, qu'il serait impossible à un officier, fût-il à la fois un héros et un génie, de s'y créer l'ombre d'une réputation. Quant au côté pratique, néant; tout ce qui valait la peine d'être pris a été pillé depuis longtemps. Pour le reste.... Les Français, pères de famille, qui sont assez sots pour envoyer leurs fils à cet abattoir, à ce charnier pestilentiel, sont excusables jusqu'à un certain point: ils ne connaissent rien ou presque rien de ce qui s'y passe; mais nous, officiers, généraux, qui sommes au courant de tout, qui n'ignorons rien de l'effroyable désordre qui règne dans cette soi-disant colonie, nous serions impardonnables si nous imitions ces braves gens. Si tu savais toutes les infamies dont nous avons connaissance et que nous gardons secrètes! Les défaillances du commandement, l'insuffisance de l'intendance, les scandales des hôpitaux, l'ignorance et l'incurie de tous, la malhonnêteté et la couardise... La couardise, oui; le découragement, la démoralisation, se sont emparés des troupes qui n'ont, à juste titre, aucune confiance dans leurs chefs. A Lang-Son, des généraux ont donné le signal de la fuite, des compagnies entières ont crié Sauve-qui-peut! et jeté sacs et fusils pour courir plus vite; une batterie d'artillerie a été précipitée dans un arroyo; les conducteurs de voitures d'ambulance ont dételé afin de fuir sur les chevaux, abandonnant les blessés; et l'armée n'a été sauvée d'un désastre complet que grâce aux hommes du Bataillon d'Afrique qui ont couvert la retraite—ces mêmes pégriots qu'on conduit au corps menottes aux poignets, entre des baïonnettes... Maintenant, on envoie des soliveaux, comme cet idiot de général des Nouilles, avec ordre de ne rien faire contre les Chinois; quant à ces derniers, on les payera ce qu'ils demandent afin qu'ils nous laissent tranquilles, et on appellera cela pacification. Voyons, Jean, tu n'iras pas là, n'est-ce pas?

—Ma foi, dis-je après un moment d'hésitation, du moment que....

—Allons, allons, c'est entendu! s'écrie mon père d'une voix où perce l'émotion. Du reste, si tu tiens à voir du pays, tu pourras en voir avant peu; et peut-être avec moi. La France n'est pas lasse des expéditions coloniales; elle n'est lasse de rien; et il y a des brasseurs d'affaires qui en redemandent. Il se pourrait bien que, grâce à certaines influences, j'obtienne bientôt le commandement d'une de ces expéditions; je te prendrais avec moi. Ou bien, dans le cas où—ce qui est fort possible, et nous en reparlerons—dans le cas où une réaction patriotique et revancharde se produirait contre le mouvement d'expansion coloniale, je trouverais bien le moyen de te dénicher un bon poste. En attendant....

Un officier qui, de la part du ministre, vient chercher mon père, interrompt notre conversation. Mon père me demande de l'attendre et sort. Et je reste livré à mes réflexions; réflexions, commentaires sur ce que je viens d'entendre, comparaisons entre l'armée que m'a représentée mon père, l'armée que je connais, et l'armée que j'ai rêvée autrefois, très autrefois....

Mon père revient, l'air affairé; il presse le bouton d'un timbre: un capitaine paraît bientôt, la main au képi.

—Capitaine, veuillez m'envoyer de suite le lieutenant Boisselle.

—Mon général, il vient justement de partir pour la Place.

—Alors veuillez m'envoyer le lieutenant de Ressonne.