—Mon général, il était un peu souffrant et vient de sortir.
—Alors, quoi? Personne? Après tout... Merci, capitaine. J'ai mon affaire.
Le capitaine disparaît et mon père se tourne vers moi.
—J'ai besoin d'un officier correct et discret pour une mission très délicate. L'idée me vient de t'en charger. Ce n'est pas fort amusant, mais cela peut servir à te mettre bien en cour. Tu es justement en civil; ça va bien. Voici de quoi il s'agit: il y a un bonhomme à suicider. Ne saute donc pas comme ça! Je vais te dire le nom. C'est le général duc de Schaudegen. Un grand nom, oui; mais un sale monsieur; noblesse d'Empire; vices grecs. Il vient d'être pincé dans une affaire dégoûtante. Mais non, mais non, pas des petites filles; on comprendrait encore; des petits garçons. Enfin, il a été pincé, et sérieusement. Qui est-ce qui l'a fait prendre! Mystère en jupons, et la bague au doigt. Si on l'arrête, c'est la cour d'assises, la maison centrale, le déshonneur sur lui et sur l'armée. Empêcher ça est nécessaire. Il est actuellement dans le cabinet du ministre, qui vient de le convaincre de l'obligation où il est de se brûler la cervelle. La chose doit avoir lieu dans une petite maison où il s'amusait à sa façon, à Passy. Il faut que nous le fassions suivre afin qu'il n'échappe pas. Je te charge de la chose. Tu ne quitteras le général que lorsqu'il aura rendu l'âme.
—Mais, père...
—Je ne te dis pas qu'il a une âme; c'est une façon de parler. Allons, viens; tu m'attendras un instant devant le cabinet du ministre, et je te remettrai le duc en mains propres. Aussitôt l'affaire faite, tu reviendras m'avertir. Dépêche-toi: la veuve est en bas.
—Je t'assure, père, que j'aurais préféré...
—Ta, ta. Pour l'avancement, des affaires comme ça valent mieux que le Tonkin. J'oubliais; si, au dernier moment, il manquait de l'énergie nécessaire, comme les liqueurs ne doivent pas faire défaut dans la petite maison, verse-lui un bon verre de quelque chose.
—Et s'il ne veut rien prendre?
—Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.