Après avoir attendu pendant quelques minutes dans le vestibule qui donne accès au cabinet ministériel, je vois apparaître mon père précédé d'un homme d'une cinquantaine d'années environ, de taille moyenne, mince, sec, mais les épaules voûtées et la tête basse comme s'il venait de recevoir un coup sur la nuque. C'est le général duc de Schaudegen. Mon père me présente à lui en quelques mots rapides; il redresse la tête un instant, sa tête au teint terreux, au grand nez tranchant, à la bouche longue et mince, aux traits impitoyables, aux yeux de poisson féroce; il salue silencieusement et nous descendons l'escalier. Un fiacre attend dans la cour; nous y montons, le général et moi; et mon père ordonne au cocher de nous conduire au coin de la rue de Boulainvillers et d'une autre rue. Nous partons.
Durant la première partie du trajet, le général reste silencieux, immobile, les yeux perdus dans le vague. Pense-t-il à quelque chose? Je l'ignore; mais moi, qui ne veux point troubler ses méditations possibles, je me mets à réfléchir. D'abord, quelle était la raison d'être de cet homme, jusqu'ici, sa raison d'être comme personnage important dans la société et dans l'armée? Par lui-même il n'en avait point. Ce qu'il était, il le devait entièrement à son nom et à sa richesse. Son nom, c'était celui du fils de vigneron qui, soldat heureux, avait trouvé dans sa giberne le bâton de maréchal; et le titre de duc qu'il portait était l'un des titres octroyés à l'aïeul par Napoléon. Et il avait semblé naturel et nécessaire, parce que cet homme s'appelait le duc de Schaudegen, qu'il occupât une situation élevée dans la hiérarchie militaire; qu'on lui confiât, en raison de la gloire et du renom du grand homme de guerre qu'avait été son ancêtre, une autorité énorme sur ses concitoyens; et qu'il fût défendu de mettre en question ses capacités spéciales et son intelligence générale. Il avait paru indispensable à la France, qui s'oppose à la manifestation de tous les talents ou les écrase avec fureur, de choisir pour l'un de ses chefs ce mannequin au ventre creux duquel grelottait un nom sonore, ce fantôme que masquait un spectre. Sa richesse, elle était faite de l'argent pris en Europe, au temps des grandes guerres; volé en Allemagne, surtout. Ah! le sang, les pleurs, la honte et la misère qu'elle représentait, cette fortune-là! Les infamies de toutes sortes qu'elle représente encore, qu'elle représentera demain! Les cupidités, les égoïsmes, les conspirations sordides, les vilenies, les crimes—pires peut-être que ceux dont a été coupable ce malheureux, que celui dont il fut victime... Allons, j'en parle déjà au passé...
Et maintenant, pourquoi cet homme va-t-il mourir? Parce qu'il a manqué à l'honneur; à l'honneur de l'armée. Cet honneur de l'armée, il l'a incarné jusqu'ici, pendant plus de trente ans; il l'a affiché, plastronnant, comme il exhibe encore à présent, à la boutonnière de sa redingote, la rosette de la Légion fameuse. Et tout le monde savait ce qui se cachait derrière ce déploiement d'honneur. Tout le monde. Et ce vice à culotte de peau, boursouflé d'ignorance et de sottise, ce vice à panache et à décorations, incarnait l'honneur de l'armée. Et il l'incarnait jusqu'à ce que l'ombre du policier, grassement payé pour faire son devoir, se fût projetée sur les grosses épaulettes, et eût fait apparaître en caractères éclatants un nom d'infamie qu'on affectait de ne pouvoir lire dans l'étincellement des dorures.
Une voiture de blanchisseur frôle le fiacre, est près de l'accrocher. Le général sort brusquement de sa rêverie, regarde autour de lui avec ahurissement; il grognonne, tousse, et prend le parti de m'adresser la parole.
—Lieutenant Maubart? Fils du général? Bonne chose, ça, fils de général; soldat, fils de soldat, excellent. On vous inculque de bonne heure les grands préceptes de droiture, de fidélité au devoir et au drapeau, d'obéissance nécessaire. Indispensable, tout ça. Voilà la conviction de ma vie entière; et je vais le prouver. L'honneur, le sentiment de l'honneur, c'est la base de tout. Vous avez un bel avenir ouvert devant vous, jeune homme! L'épaulette...
Horrible, ce pédéraste conventionnel et bien-pensant moralisant encore au bord du tombeau. En un pareil moment, dans cette tête qu'ont entièrement vidée les événements qui se sont précipités, c'est ce verbiage professionnel, creux, stupide, qui revient et qui revient seul. Le duc de Schaudegen s'arrête. Je me décide à lui poser une question qui, comme on dit, me brûle la langue.
—Mon général, je voudrais vous demander quelque chose, quelque chose qui m'intéresse beaucoup. J'espère que vous aurez la bonté d'excuser mon indiscrétion. Je voudrais savoir si, réellement, vous avez été heureux.
—Heureux! s'écrie le général en tressautant. Heureux! Qu'est-ce que vous voulez dire? Heureux? Est-ce que je sais, moi?...
Et il semble se mettre à chercher la solution d'un difficile problème, les mains sur les genoux, la bouche ouverte. La voiture s'arrête. Je descends et paye le cocher. Nous suivons, le général et moi, une petite rue; puis, une autre petite rue, bordée de murs de jardins. Dans un de ces murs, une porte basse. Le général l'ouvre et je la referme derrière moi. Nous longeons quelques plates-bandes, où des arbrisseaux poussent leurs premières feuilles; nous montons le perron d'une petite maison et nous pénétrons, au rez-de-chaussée, dans un salon meublé de bric et de broc. Le duc s'assied sur une chaise, près d'une table, prend sa tête dans sa main et reste silencieux quelques instants.
—Vous désirez savoir, dit-il soudainement, en me regardant bien en face, si j'ai été heureux. C'est une question que je ne m'étais pas posée, jusqu'ici. Mais je puis y répondre aujourd'hui. Non, je n'ai pas été heureux. J'ai été effroyablement malheureux; toujours, toujours. Pourquoi? Je ne sais pas...