Je suis de retour à Angenis depuis quelques mois; quelques mois qui m'ont paru bien longs. Sans les femmes, à Angenis, on ne saurait que devenir; et les femmes sont difficiles à découvrir à moins qu'on ne puisse employer, comme moi, beaucoup de temps, de ressources et un bon rabatteur. J'avoue simplement ce que je fais sans chercher à le justifier; mettre une chose en pratique n'est point la canoniser. Mon rabatteur s'appelle Lamesson. C'est un sous-officier réengagé qui, sans être précisément procureur général, rend plutôt des services que des arrêts. Il n'a jamais connu les arrêts qu'au féminin. Il a fait autrefois le gros dos, au soleil parisien, sous le nom de Coco des Ternes. Au régiment, ses aptitudes spéciales furent appréciées; elles lui valurent rapidement l'adjonction d'une paire de sardines (complétées aujourd'hui d'un ver solitaire); elles furent largement utilisées par le cadre supérieur. Je ne suis pas le premier à emboîter le pas à Lamesson ainsi que l'hyène, dit-on, suit le chacal.

Lamesson, malheureusement, va quitter le régiment. Ses quinze années de service touchent à leur fin et il est sur le point d'être libéré. Lamesson désire obtenir le plus rapidement possible un de ces emplois civils auxquels il a droit; il désire choisir l'emploi. Il pense qu'une recommandation du général Maubart lui serait fort utile; il vient me prier d'écrire, à ce sujet, à mon père. Lamesson ne veut pas être garde forestier (c'est trop retiré); ni facteur (c'est trop fatigant); ni gardien de poudrière (c'est trop dangereux); ni gardien de musée (c'est trop monotone); ni fonctionnaire colonial (le voyage par eau lui fait peur). Il voudrait être porteur de contraintes ou employé de l'Assistance publique (il y a de bons pourboires). J'écris la lettre; Lamesson, qui part pour Paris, l'emporte.

Je l'avoue, moi qui ne regrette ni grand'chose ni grand monde, je regrette de plus en plus le départ de Lamesson. Depuis qu'il a quitté Angenis, j'ai plusieurs fois tenté d'opérer moi-même, mais toujours sans succès; j'ai même essuyé quelques-unes de ces rebuffades qui ne sont pas seulement désagréables, mais qui peuvent devenir compromettantes. Alors?... Alors il faut attendre, je suppose, que les femmes se présentent toutes seules et qu'on les trouve près de soi, à son réveil, ainsi qu'au temps heureux du Paradis terrestre.

Et en fait, c'est justement à mon réveil, ou très peu après, un beau dimanche matin de fin d'automne, qu'une dame vient tirer ma sonnette. Une dame de noir vêtue, d'allure un peu mystérieuse, et voilée comme une héroïne de roman.

La voilette, d'ailleurs, est relevée tout de suite; et je ne puis me défendre d'une émotion violente en reconnaissant Adèle Curmont. Adèle! Il y a des mois et des mois que je n'ai pensé à elle! Oui—et lorsque la sonnette a tinté, à l'instant, j'ai su que c'était elle qui était là, à la porte; je sais maintenant que je l'ai su.—Et devant cette femme, immobile et muette, je ne peux comprendre quelle peur me saisit; pas un remords; non, plus que ça: la frayeur physique causée par une rapide vision intérieure de représailles possibles. Je me trouble, je balbutie, je prononce des mots sans suite. Je m'attendais si peu, si peu...

—Naturellement, dit Adèle en souriant; je suis une revenante, ou presque; mais comme je n'apparais pas la nuit, vous voudrez bien m'excuser de ne point avertir de ma visite. Vous ne m'offrez pas un siège?

Je m'excuse, j'approche une chaise du feu. Adèle s'assied, très calme, très maîtresse d'elle-même. Je me demande avec inquiétude ce que cache cette apparente tranquillité; une haine féroce, sans doute; d'autant plus implacable qu'elle refuse de s'exhaler dans la colère. Ah! je préférerais des plaintes, des récriminations, des insultes et des menaces. Je pense avec terreur qu'un scandale brise, quelquefois, l'avenir d'un officier, et qu'une main de femme peut arracher une épaulette... J'ai secoué l'émotion qui s'était emparée de moi tout d'abord, mais je me sens encore affreusement gêné, perplexe, anxieux. Je reste debout et j'examine Adèle tandis qu'elle joue avec son parapluie, silencieusement. Il reste peu de la jeune fille d'autrefois, dans cette femme; les traits n'ont point changé, certes, mais l'expression est tout autre. Le front haut, comme pincé aux tempes, s'affirme plus volontaire qu'auparavant; les cheveux sont d'une nuance plus provoquante, on dirait perfide et cruelle; la vérité de leur blond a pris les tons impitoyables du mensonge; la bouche est plus nerveuse, les lèvres plus minces avec des contractions artificielles, le menton plus accusé. Une jolie femme, sûrement; mais... Elle parle.

—Vous ne vous êtes pas beaucoup occupé de moi, n'est-ce pas? Non? Point du tout? C'est peu flatteur; mais cela va me permettre de vous exposer ma vie depuis... depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois. C'était à la fin d'août 1883, vous rappelez-vous? et nous voici à la fin d'octobre 1885; un peu plus de deux ans. La première année, j'ai beaucoup pleuré; la seconde année, j'ai essayé de rire; ç'a été encore plus triste. Mais il faut procéder par ordre. Au début... Oh! quand je me rappelle! Ces lettres, ces lettres suppliantes que je vous écrivais tous les jours, deux fois par jour, et qui toutes sont restées sans réponse, toutes!... J'allais à la poste restante six fois par semaine. «Rien pour vous, mademoiselle.» Les employés me riaient au nez. Vous...

—Elle s'arrête un instant et me toise, l'oeil brillant, la lèvre frémissante.

—Vous portiez l'épaulette, pendant ce temps-là.