C’est toujours un chagrin pour une mère de se séparer de ses enfants. Mais quand cette mère vit à six cents lieues de tous parents et amis et qu’elle n’a près d’elle que ses enfants pour la distraire de ses ennuis, on comprend que le sacrifice d’une séparation devient doublement cruel.

Ce fut une bien vive douleur pour le cœur de Mme Lajimonière de voir, après le fléau de 1826, sa fille ainée, Mme Lamère, partir pour les États-Unis. Elle fit auprès de son mari de nouvelles instances pour l’engager, en cette occasion, à retourner au Canada, à l’exemple des autres familles qui renonçaient à s’établir dans un pays si éprouvé, mais ce fut en vain. M. Lajimonière était décidé à ne jamais abandonner la rivière Rouge.[1]

Encouragé par les missionnaires qui, malgré tant d’épreuves, persistaient à demeurer en cet endroit et à recommencer les travaux détruits par l’inondation, M. Lajimonière rebâtit sa petite maison à l’embouchure de la rivière La Seine.

A mesure que ses autres enfants grandirent, ils se marièrent dans le pays, et s’établirent sur des terres aux environs de Saint-Boniface. Aucun des garçons n’hérita des goûts de leur père pour la vie de voyages et d’aventures.

Après les épreuves de 1826, Mme Lajimonière ne voulut plus quitter sa maison: elle s’appliqua à élever sa famille dont les membres furent tous d’honnêtes citoyens. Quant au père Lajimonière il garda toute sa vie ses habitudes de chasseur. Quand Mme Lajimonière fut devenue veuve, ce qui arriva vers 1850, elle abandonna sa maison sur la rivière Rouge pour aller demeurer avec son fils Benjamin, à deux milles environ de l’église de Saint-Boniface. C’est chez lui qu’elle a terminé ses jours à l’âge avancé de 96 ans, environnée de tous les secours de la religion.

Elle mourut sans jamais avoir entendu parler des parents qu’elle avait laissés au Canada.

Mais, nous n’en doutons pas, elle se dédommage maintenant, dans l’éternelle patrie, des souffrances et des longs ennuis dont sa vie presque séculaire fut si largement abreuvée dans cette vallée de larmes.

Les femmes canadiennes qui viennent aujourd’hui à Manitoba par des voies si faciles et qui ont l’avantage de trouver, à leur arrivée dans le pays, non pas un désert rempli de sauvages, mais des villages pleins d’activité, des campagnes cultivées avec soin et tout le confort des pays établis depuis longtemps, ces femmes seraient bien peu courageuses si elles ne pouvaient se résigner à souffrir quelques moments d’ennui et de légères incommodités.

Celles qui liront cette rapide esquisse de la vie de Mme Lajimonière seront sans doute touchées de tant d’audace dans le devoir, de tant de dévouement dans le sacrifice, et s’animeront, à l’exemple de cette femme forte, aux vertus qui font les épouses fidèles et les bonnes mères de famille: ce sera pour nous la plus douce récompense de notre modeste travail.

FIN.