Pendant tout ce temps, les colons étaient obligés de vivre des produits de la chasse et de la pêche. Une grande partie d’entre eux allaient passer l’hiver à Pembina, parce qu’il était plus facile de s’y procurer de la viande qu’à Saint-Boniface. Cependant, malgré les privations qu’elle eut à supporter pendant ces années de disette, Mme Lajimonière ne voulut plus suivre son mari à la prairie. Elle demeura donc dans sa maison sur les bords de la rivière Rouge, à l’embouchure de la rivière La Seine. La joie qu’elle éprouvait de se voir auprès du missionnaire, de pouvoir recevoir les sacrements, entendre la sainte messe, et de procurer l’instruction religieuse à ses enfants, était pour elle une ample compensation à ses longues épreuves. Mme Lajimonière avait une grande foi; elle le prouvait par son respect et son dévouement aux missionnaires, et aux religieuses qui vinrent plus tard dans la colonie.

Lorsqu’en 1844, les Sœurs de la Charité arrivèrent de Montréal à la rivière Rouge, Mme Lajimonière regardait comme le plus grand honneur la visite de ces bonnes religieuses; et elle disait à son fils Benjamin, chez qui elle demeurait: “Mon enfant, n’épargne rien pour faire honneur à ces bonnes Sœurs, c’est une bénédiction pour nous que de les recevoir.”

Les récoltes, pendant les années 1824 et 1825, furent assez abondantes et relevèrent les espérances des colons; mais la Providence réservait encore une épreuve à cette colonie avant de lui laisser prendre son développement. L’hiver de 1825 à 1826 fut un des plus rudes de tous ceux qui éprouvèrent le pays. La neige commença à tomber en abondance dès le 15 octobre, et le froid se maintint constamment à un degré très élevé. Au printemps, cette grande quantité de neige fondant tout à coup, produisit une inondation épouvantable. L’eau s’éleva à trente pieds au-dessus du niveau ordinaire. Deux ou trois lieues de pays disparurent de chaque coté de la rivière, sous ce nouveau déluge; toutes les maisons des habitants furent emportées par la débâcle ou par la violence des eaux.

L’eau monta graduellement depuis la fin d’avril jusqu’au 20 de mai. Ce ne fut qu’au 10 juin qu’elle reprit son cours ordinaire.

Tous les colons allèrent chercher un refuge sur un côteau, à six milles environ à l’ouest de Winnipeg. M. Lajimonière et sa famille se trouvant sur le côté est de la rivière, se sauva sur une petite hauteur avec un peu de provisions. Là, comme dans une île au milieu de l’océan, sans secours d’aucun côté, ils attendaient la fin de l’inondation. Plus d’une fois, Mme Lajimonière crut que c’en était fait d’elle et de ses enfants et qu’ils allaient tous mourir de faim.

Le 20 mai, l’eau cessa de monter et deux ou trois jours après elle commença à baisser. Enfin, le 10 juin, la rivière rentrait dans son lit, mais il était trop tard pour penser à semer des grains. Il fallut donc renoncer, jusqu’à l’année suivante, à l’espoir d’une récolte.

Une partie des colons quitta le pays pour retourner, les uns au Canada, les autres aux États-Unis.

Mme Lajimonière eut la douleur de voir partir pour les États-Unis une de ses filles mariée à un Canadien du nom de Lamère.

Mme Lajimonière, au milieu de ses misères et de ses ennuis, avait toujours entretenu l’espoir de revoir un jour le Canada. Elle n’était pas partie pour la rivière Rouge dans le dessein d’y demeurer toujours. C’était d’ailleurs ce que son mari lui avait fait entendre quand elle avait consenti à le suivre en 1807.

Mais peu à peu elle s’était désillusionnée sur ce point. Son mari semblait bien décidé à continuer désormais son genre de vie de chasseur. Elle commençait donc à se résigner à son sort; et tout son désir maintenant aurait été de garder ses enfants auprès d’elle.