M. Lajimonière fut un des premiers à se rendre sur place pour commencer à préparer le bois. Les travaux marchèrent assez rapidement pour que la maison devînt habitable à la fin d’octobre.

Mme Lajimonière fit tout ce qu’elle put pour rendre des services aux missionnaires.

La colonie était dans une grande pauvreté; on ne mangeait pas de pain, il n’y avait pas non plus de lait, les vaches importées dans le pays par la Compagnie du Nord-Ouest étaient mortes et il n’en restait que quatre en tout. M. Lajimonière avait été assez heureux pour en acquérir une l’année même de l’arrivée des missionnaires.

Quand, au mois de novembre, M. Provencher laissa le fort pour habiter sa nouvelle maison, il allait souvent, après son catéchisme, faire une marche sur les bords de la rivière la Seine et il se rendait ordinairement chez Mme Lajimonière. Celle-ci réservait toujours un vase de bon lait pour le missionnaire et elle le lui offrait de bon cœur.

Durant les années 1819 et 1820, les vivres dans la colonie étaient d’une rareté extrême. Mme Lajimonière, qui savait combien était grand le dévouement de M. Provencher, envoyait, quand elle le pouvait, porter par ses enfants un petit sac de viande à la mission.

M. Provencher connaissait le dévouement de cette femme. Quand il n’avait plus rien à manger chez lui, ce qui arrivait très souvent, il disait à l’aînée des enfants de Mme Lajimonière, quand elle retournait chez elle après le catéchisme: “Ecoute, mon enfant, tu diras à ta mère que je n’ai rien du tout à manger ce soir.” L’enfant se hâtait de faire la commission, et revenait aussitôt après, à travers le bois portant un petit paquet de viande sèche pour les missionnaires.

Les années 1819, 1820, 1821, 1822 et 1823 furent des années de disette et de misère pour la colonie. A l’arrivée des missionnaires, il n’y avait pas encore de pain dans le pays, même à la table du gouverneur de la Compagnie; mais on espérait en manger bientôt. Les colons avaient ensemencé leurs champs, et les grains avaient la plus belle apparence. Mme Lajimonière, quoique déjà accoutumée à ne manger, depuis douze ans, que de la viande pilée, séchée au soleil, regardait avec complaisance un petit morceau de terre que son mari avait ensemencé auprès de sa maison. On a beau vivre longtemps sans manger de pain, le goût ne s’en perd pas; puis cet aliment allait être pour elle un souvenir du pays natal, ce qui en augmentait encore la valeur. Malheureusement, un fléau dévastateur vint détruire en quelques heures toute l’espérance de la colonie. Le 3 août, il tomba une nuée de sauterelles, qui couvrirent la terre et dévorèrent toutes les moissons. Elles déposèrent des œufs; et au printemps de 1819, ces œufs produisirent autant de petites sauterelles, grosses comme des puces, qui ruinèrent toute la végétation. Au mois de juillet, ayant atteint leur complet développement, elles s’élevèrent dans les airs comme un nuage et disparurent. Il n’y eut en cette année aucune récolte.

L’année suivante, 1820, chacun sema en toute confiance; et les grains avaient la plus belle apparence, lorsque, le 26 juillet, il tomba des airs une aussi grande quantité de sauterelles qu’en 1818. Elles firent les mêmes dégâts et déposèrent des œufs dans la terre en sorte qu’au printemps de 1821 les petites sauterelles qui sortirent de terre, dévastèrent encore une fois les moissons. Le pays n’en fut délivré qu’au mois d’août. Pendant quatre années ni grains ni légumes n’avaient pu être récoltés.

Au printemps de 1822, les colons semèrent le peu de grain qui leur restait; ils comptaient sur une bonne récolte, mais des souris en nombre infini, vinrent ravager les petits champs et causèrent autant de dommage que les sauterelles.

Après ce fléau, il ne restait plus de grain pour ensemencer les terres; il fallut en envoyer chercher à la Prairie du Chien, sur le Mississipi. Pour comble de malheur, il arriva trop tard pour être semé en 1823; de sorte que cette année encore il n’y eut aucune récolte.