Les canots abordèrent en face du fort Douglas. M. Provencher et son compagnon, tous deux revêtus de leur soutane, mirent pied à terre et allèrent serrer la main à toute cette famille, qui désormais allait devenir la leur.

On admirait la beauté de leur taille autant que la nouveauté de leur costume. M. Provencher et son compagnon, M. Sévère Dumoulin, étaient des hommes de haute stature et ils avaient un port majestueux. Ils se tinrent debout sur le haut de la côte et firent asseoir autour d’eux les femmes et les enfants; puis M. Provencher adressa la parole à cette foule accourue au-devant de lui. Il avait une parole simple, sans emphase, et toute paternelle. Mme Lajimonière, qui depuis douze ans n’avait pas entendu la voix d’un prêtre, ne se possédait pas de joie. Elle pleura de bonheur et oublia toutes ses misères et tous ses ennuis. Il lui semblait qu’elle se retrouvait pour un moment dans sa chère paroisse de Maskinongé, où elle avait passé des années si tranquilles et si heureuses.

L’arrivée des missionnaires tombait un jeudi, (16 juillet). M. Provencher, après avoir exposé à sa nouvelle famille le but de sa mission parmi eux, voulut immédiatement travailler à la vigne du Seigneur, en faisant entrer dans le bercail les brebis qui étaient dehors.

En attendant qu’on eût bâti une maison pour les missionnaires, M. Provencher et son compagnon devaient recevoir l’hospitalité au fort de la colonie. Une grande salle dans l’une des bâtisses du fort leur avait été destinée. C’était là que se faisaient les offices divins et les catéchismes. M. Provencher invita toutes les mères de famille à revenir au fort, le samedi suivant, avec leurs enfants au-dessous de six ans auxquels il donnerait le bonheur de recevoir le baptême. Toutes les personnes au-dessus de cet âge qui étaient encore infidèles ne pouvaient recevoir ce sacrement qu’après avoir été instruites des vérités chrétiennes.

Quand M. Provencher eut fini de parler, le gouverneur l’introduisit dans le fort avec M. Dumoulin; puis Canadiens, Métis et Sauvages se retirèrent heureux, pour revenir trois jours après.

La famille Lajimonière comptait quatre enfants; mais deux seulement pouvaient recevoir le baptême,—les deux autres étant âgés de neuf et onze ans,—Mme Lajimonière revint au fort le samedi avec toutes les autres femmes. Le nombre des enfants, tant sauvages que métis, au-dessous de six ans s’élevait à une centaine. Ce fut Mme Lajimonière qui, étant la seule femme baptisée, servit de marraine à tous.

Pendant longtemps dans la colonie, tous les enfants l’appelèrent: Ma marraine.

Le lendemain, qui était un dimanche, fut un jour solennel au fort. Tout avait été préparé, dans la salle destinée à servir de chapelle, pour recevoir le peuple et chanter la grand’messe, avec toute la pompe qu’on pouvait apporter dans cette circonstance. Quel jour mémorable que celui-ci! C’était la première fois que dans ces lieux témoins de tant de crimes, la sainte Eglise catholique allait faire entendre sa voix pour chanter la gloire du Seigneur. C’était la première fois que des apôtres allaient prêcher les vérités de l’Evangile à un peuple qui, jusque là, avait vécu à l’ombre de la mort. C’était l’Eglise de la rivière Rouge à son berceau. C’était le grain de sénevé jeté en terre, et qui plus tard devait produire ce grand arbre dont les immenses rameaux ombragent aujourd’hui les déserts de l’Ouest.

M. Provencher chanta la grand’messe et donna le sermon. M. Dumoulin fit l’office de chantre.

M. Provencher annonça que dès le lendemain les missionnaires se mettraient à l’œuvre pour enseigner le catéchisme, et que les colons devaient s’entendre pour commencer dès la même semaine à travailler à bâtir un logement aux missionnaires.