Le Lord, quoique protestant, avait compris que pour fonder une colonie stable à la rivière Rouge il avait besoin du secours de la religion.

S’il réussissait dans son dessein, les missionnaires monteraient l’été suivant sur des canots et seraient à la rivière Rouge vers le mois de juillet. Cette seule pensée faisait oublier à Mme Lajimonière ses onze années d’ennuis et de chagrins. Elle aurait encore une fois le bonheur de voir des prêtres, de se confesser, de recevoir la sainte communion. Elle verrait ses enfants baptisés dans la sainte Eglise, et instruits de leur sainte religion. Quelle joie pour elle, après avoir été privée si longtemps de voir les cérémonies religieuses, de pouvoir assister à la sainte Messe. Ces consolantes pensées jetaient un peu de lumière sur l’obscurité de son caveau.

Pendant l’hiver, M. Lajimonière travaillait aussi à ranimer un peu chez sa femme l’espoir de se voir un jour logée plus commodément. Il coupait le bois pour une maison et préparait tout ce qu’il pouvait se procurer pour la construire le plus tôt possible afin d’y recevoir convenablement les missionnaires qui ne manqueraient pas de leur rendre visite. Quand les beaux jours du printemps parurent, Mme Lajimonière sortit de terre et se logea sous la tente, en attendant que sa maison fût prête.

Elle travailla aussi avec ses enfants à préparer un coin de terre pour y semer du blé.

Ce printemps-là, tous les nouveaux colons avaient ensemencé de petits champs qui ne tardèrent pas à promettre une jolie moisson.

Quand le mois de juillet arriva, la nouvelle était déjà répandue dans la colonie que les missionnaires venaient cet été même; mais on ne savait pas encore exactement le temps de leur arrivée. On ne connaissait pas encore le télégraphe dans cette région; et d’ailleurs la mode de voyager alors exposait souvent à bien des retards. On ne voyageait pas en express.

On attendait donc patiemment, quand, un beau matin, c’était le 12 juillet, jour de N.-D. du Mont Carmel, un homme venant du bas de la rivière, vint avertir le fort Douglas et le voisinage, que deux canots, portant les missionnaires annoncés, remontaient le cours de la rivière, et que tous les gens devaient se rendre au fort pour se trouver à leur arrivée.

A peine la nouvelle fut-elle connue qu’aussitôt hommes, femmes et enfants s’empressèrent de courir au fort. Ceux qui n’avaient jamais vu de prêtres avaient hâte de contempler ces hommes de Dieu dont on leur parlait depuis longtemps.

Mme Lajimonière ne fut pas la dernière à se rendre au lieu où les missionnaires devaient débarquer. Elle conduisit avec elle toute sa petite famille dont l’ainée, Reine, était âgée de onze ans.

Vers une heure de l’après-midi, par un temps superbe, plus de cent cinquante personnes se trouvaient réunies sur le bord de la côte, en face du fort Douglas. Tous les regards se portaient vers le détour que fait la rivière au bout de la pointe. C’était à qui apercevrait le premier les voyageurs. Tout à coup deux canots, ayant les drapeaux de la compagnie, apparaissent au détour; ce sont ceux qui portent les missionnaires. Ce fut une explosion de joie générale. Le bourgeois du fort, M. McDonald, était catholique; il avait tout préparé pour faire une solennelle réception. Plusieurs versaient des larmes d’attendrissement. L’arrivée de ces prêtres rappelait le souvenir du sol natal à ces vieux Canadiens qui avaient laissé le pays depuis si longtemps. Ces anciens voyageurs, privés de tout secours religieux pendant de longues années, étaient loin d’être sans reproche sous le rapport des mœurs, mais ils n’avaient pas été atteints par l’esprit d’impiété. Les missionnaires furent pour eux des envoyés de Dieu.