Son genre de vie, quoique devenu plus calme après l’arrivée des missionnaires, fut cependant très loin de lui offrir le confort des pays civilisés. Les différents fléaux qui affligèrent la colonie naissante de la Rivière Rouge soumirent longtemps ses habitants à une foule de privations et de misères; Mme Lajimonière en eut sa large part. Ce qui étonnera le lecteur, après avoir parcouru cette notice, sera d’apprendre que cette femme, qui paraissait d’une constitution délicate, a pu arriver, sans aucune infirmité, jusqu’à l’âge avancé de 96 ans. Si le dicton populaire, La misère ne fait pas mourir, a pu être vrai quelquefois, c’est bien assurément dans la vie de Mme Lajimonière.

Comme cette femme a vécu, à la Rivière Rouge, à l’époque où se sont passés, entre les deux compagnies de traite, les événements les plus importants dans l’histoire du pays, et comme son mari, M. Lajimonière, par ses rapports avec la Compagnie de la Baie d’Hudson, fut obligé d’y prendre part, nous serons naturellement amené à en dire un mot dans le cours de ce récit.

Tous les faits que nous rapporterons, nous les avons recueillis de la bouche des plus anciens habitants de la Rivière Rouge, en particulier de la famille Lajimonière elle-même, dont les plus anciens membres sont encore vivants. Nous avons mis le plus grand soin à nous assurer de l’exactitude des dates et des faits. Ce n’est donc pas un roman que nous avons écrit, mais bien les scènes très réelles d’une vie réelle.

C’est après avoir lu l’histoire des Canadiens dans l’Ouest, par M. Tassé, que nous avons pensé à recueillir sur la première Canadienne venue à la Rivière Rouge, les notes que nous publions aujourd’hui.


LA PREMIÈRE CANADIENNE
DU
NORD-OUEST.
I

Marie-Anne Gaboury naquit à Maskinongé, diocèse de Trois-Rivières, le 6 novembre 1782, du mariage de Charles Gaboury et de Marie-Anne Tessier. Elle fut baptisée le même jour par le révérend M. Rinfret qui desservait alors cette paroisse. Un de ses oncles, M. Gaboury entra dans les ordres et demeura longtemps à Saint-Sulpice.

A l’âge de 14 ans, elle sortit de sa famille pour aller demeurer au presbytère, chez M. le curé Vinet, pour aider la ménagère. Sa vie, qui devait être plus tard si accidentée, fut assez monotone jusqu’à l’âge de 25 ans. Enfermée, avec une vieille gouvernante, entre les quatre murs d’un presbytère, elle dut trouver la solitude bien profonde: ordinairement le séjour dans ces demeures permet peu de rapports avec le monde. Là, les jours se suivent et se ressemblent. Pendant onze ans la jeune Marie-Anne Gaboury vécut ainsi calme et tranquille, auprès de l’église, sans soupçonner le moins du monde que les années qui suivraient allaient opérer un changement aussi incroyable dans son existence.

Durant l’hiver de l’année 1806, un jeune Canadien, du nom de J.-Bte Lajimonière, qui avait déjà passé cinq ans dans le N. Ouest, descendit au Canada pour revoir sa famille établie à Maskinongé.

Les vieillards se rappellent encore quelle sensation produisait dans la paroisse l’arrivée d’un voyageur des pays d’en-haut. Tout le monde voulait le voir, lui parler, et surtout l’entendre: il avait tant d’histoires émouvantes à raconter! Des récits merveilleux tombaient de ses lèvres; ce n’était pas toujours l’exacte vérité; mais n’importe, c’était intéressant; on n’en demandait pas davantage. A beau mentir qui vient de loin! Parents, amis, étrangers, accouraient se presser autour du narrateur pendant les longues soirées d’hiver. C’était quelquefois à la suite de ces narrations si propres à exalter l’imagination d’une jeunesse avide d’aventures que se déclaraient les vocations pour les lointains voyages. Les jeunes filles les plus timides, ne pouvant maîtriser leur curiosité, sortaient de leur retraite pour venir éprouver un petit frisson d’horreur au récit d’une histoire effrayante. On ne doit donc pas s’étonner, si Marie-Anne Gaboury alors âgée de vingt-cinq ans, obtint de sa vieille gouvernante, après beaucoup de recommandations, la permission d’assister aux veillées dont un jeune voyageur était le héros, à Maskinongé, pendant l’hiver de 1807. Ce fut probablement à l’une de ces réunions qu’elle fit la connaissance du jeune trappeur et se laissa prendre au charme de ses récits.