Pendant son séjour en Canada, M. Lajimonière n’avait communiqué à personne son dessein de remonter dans le Nord-Ouest, et dans la paroisse tous ses amis pensaient que cinq années d’aventures chez les sauvages suffisaient pour le dégoûter des voyages, et que désormais il allait reprendre la vie paisible de cultivateur au foyer de sa famille. Marie-Anne Gaboury était elle-même dans cette conviction, quand M. Jean-Baptiste Lajimonière la demanda en mariage. Elle avait alors vingt-cinq ans. Avant de donner son consentement, elle consulta sa famille et son curé, chez qui elle demeurait depuis onze ans. Personne ne pensa à poser pour condition qu’il ne repartirait plus pour les voyages, tant on était persuadé qu’il n’y songeait pas lui-même. M. Lajimonière appartenant à une famille respectable de Maskinongé, les parents de Marie-Anne Gaboury ne firent point d’objection à ce que leur fille lui donnât sa main. Le mariage fut fixé au 21 avril.

Jusque là, tout allait bien. Les noces eurent lieu sans qu’aucune arrière-pensée apportât l’ombre la plus légère au bonheur de la jeune épouse, et troublât le moins du monde ses rêves d’avenir.

Cependant, le printemps, amenant avec lui la maladie des voyages, ne tarda pas à arriver.

C’est une chose étrange que cette passion des aventures quand une fois elle a pris racine dans un cœur: on dirait que les fatigues, les misères et les dangers ne font que la développer davantage. Le voyageur ressemble au joueur, qui se passionne pour le jeu à mesure qu’il perd: il espère, à chaque nouveau voyage qu’il entreprend, qu’il reviendra accompagné de la fortune. Nos anciens Canadiens qui ont voyagé autrefois dans le N. O. pour les compagnies de traite n’ont jamais pu dans la suite, malgré les misères qu’ils supportaient dans leurs courses, se complaire à la vie tranquille des habitants de la campagne; ceux qui se sont faits cultivateurs plus tard font exception à la coutume générale.

Vers les premiers jours de mai; M. Lajimonière déclara donc à sa femme que son intention était de repartir bientôt pour aller faire un second voyage au Nord-Ouest. Cette nouvelle fut un coup poignant pour Mme Lajimonière; cependant elle ne se découragea pas trop d’abord; elle crut qu’à force d’instances et de prières, elle finirait par détourner son mari de ce dessein, qu’il lui avait caché avant de la demander en mariage; mais quand, après avoir apporté les raisons les plus fortes et les plus convaincantes, elle vit que cette résolution était inébranlable et qu’il voulait partir à tout prix, elle sentit alors tout ce qu’il y avait de pénible dans sa position. Il était trop tard pour poser des conditions; il ne restait plus d’autre alternative que celle de laisser partir seul son époux, sans espoir de ne le revoir qu’après de bien longues années, peut-être jamais; ou bien de partir avec lui pour aller dans un pays barbare partager, pendant le reste de ses jours, ses fatigues, ses misères, et ses dangers.

A la rigueur, elle n’était pas obligée de prendre ce dernier parti. Ses parents étaient opposés à ce voyage; ils savaient que si leur fille se décidait à l’entreprendre, ils ne la reverraient plus jamais sur cette terre; et cette pensée les affligeait profondément.

Dans son incertitude, Madame Lajimonière alla consulter son curé, M. Vinet, chez qui elle venait de passer les onze dernières années de sa vie; et elle prit d’avance la résolution de suivre la voie qu’il lui indiquerait. Dans une telle situation, un conseil irréprochable n’était pas chose facile à donner. M. Vinet ne se fit pas illusion sur les épreuves de tout genre qui attendaient cette jeune femme dans le cas où elle consentirait à partir avec son mari. Il savait qu’une fois rendue dans ces lointaines contrées, elle ne pourrait plus trouver ni pour elle-même ni pour sa famille (si Dieu lui en donnait une) aucun secours religieux. Les missionnaires n’avaient pas alors pénétré jusque là pour y porter les lumières de la foi, et tous les peuples de ces immenses territoires vivaient encore dans l’infidélité. Sous le rapport temporel l’aspect n’était pas plus souriant: elle serait obligée de se faire à la vie nomade comme les sauvages du désert pendant bien des années peut-être; il était facile de prévoir que la civilisation ne pénétrerait pas de sitôt dans cette partie de l’Amérique. Cependant, après avoir tout bien examiné, sans flatter le tableau, M. Vinet dit à Mme Lajimonière que si, malgré cet avenir chargé de nuages, elle se sentait le courage et la force de partir pour le Nord-Ouest, il lui conseillait de suivre son mari plutôt que de le laisser partir seul.

De ce moment la résolution de Mme Lajimonière fut arrêtée; elle se remit entre les mains de la divine Providence, et commença immédiatement les préparatifs de son départ.

Ce fut dans la première semaine de mai, à peine quinze jours après son mariage, que Mme Lajimonière fit ses adieux à la belle paroisse de Maskinongé, où elle avait coulé des jours si calmes, et que désormais elle ne devait plus revoir.

Si, à ce moment là, le tableau de l’avenir se fut déroulé devant elle pour lui laisser voir avec ses ennuis, ses misères et ses souffrances, les soixante et dix années qu’elle aurait à passer dans les pays sauvages qui désormais allaient devenir sa patrie, il est bien probable que son courage aurait failli et qu’elle aurait renoncé au dessein de suivre son mari sur cette terre lointaine: mais heureusement que pour Mme Lajimonière comme pour les autres, le drame de la vie ne s’est montré que jour par jour, et au moment de se séparer pour jamais de sa famille, de ses amis, et de tout ce qu’elle avait de plus cher au monde, elle a pu encore bercer son imagination de douces espérances. C’est ainsi que se passe la vie, semée de peines et de soucis, dont quelquefois le poids nous accable; notre existence deviendrait un fardeau doublement pesant si nous connaissions d’avance toutes les épreuves que l’avenir nous réserve; mais le désert que nous traversons est rempli de mirages, et nous marchons toujours encouragés par la vue d’une oasis où nous espérons trouver le repos.