De Maskinongé, M. Lajimonière, avec son épouse, se rendit à Lachine près de Montréal, pour attendre le départ des canots sur lesquels il devait prendre son passage.
Chaque printemps, dès que les rivières étaient navigables, des canots, chargés de marchandises pour la traite des pelleteries et de provisions pour les forts se mettaient en route pour le Nord. Ces canots étaient conduits par des voyageurs, la plupart canadiens, engagés dans les villes et les campagnes, pour le service de la puissante Compagnie du Nord-Ouest. Ordinairement c’étaient des jeunes gens qui partaient pour ces voyages. La Compagnie, qui désirait garder ses serviteurs le plus longtemps possible à son service, choisissait de préférence des hommes qui n’étaient pas mariés; cependant quelquefois elle acceptait aussi ces derniers; mais jamais jusque là aucun d’eux n’avait eu l’idée de conduire sa femme avec lui dans ces contrées sauvages appelées les pays d’en-haut. C’était un voyage rude et pénible même pour des hommes; plus d’un voyageur qui avait signé son engagement de gaieté de cœur, et qui était parti en chantant de gais refrains, versait des larmes de regret et se sentait pris de découragement après cinq ou six jours de cette vie de voyageur. Il arrivait même que quelques-uns d’eux, à la faveur des ténèbres de la nuit, trouvaient moyen de déserter à travers les bois, pour retourner au pays, aimant mieux s’exposer au danger de mourir de faim qu’à celui de succomber sous le fardeau.
Mme Lajimonière n’eut avec elle aucune compagne pour son voyage; elle s’embarqua sur les canots, seule de son sexe, mais ayant à ses côtés un homme fier d’être son mari et de la protéger de sa force et de son amour, et commença dès le premier jour l’apprentissage du genre de vie qu’elle allait désormais mener pendant plus de douze ans; car à part quelques rares moments, où elle fut logée avec ses enfants dans les forts de la Compagnie, on peut dire qu’elle n’eut plus d’autre habitation que des tentes jusqu’à l’année 1818.
Durant le voyage, Mme Lajimonière n’eut pas, comme les hommes, à manier l’aviron ou à porter de lourds fardeaux sur ses épaules; cependant elle n’en éprouvait pas moins la fatigue de passer des journées entières assise au fond d’un canot, sans pouvoir changer de position, exposée aux rayons du soleil, aux vents ou à la pluie; puis le soir, de coucher sur une grève, au bord d’un lac ou d’une rivière, sans autre lit que la terre dure; toutes choses beaucoup plus poétiques dans les livres qu’en réalité.
En partant de Lachine, les canots se rendaient à Sainte-Anne, endroit éloigné d’environ deux milles de l’extrémité est de l’île de Montréal. C’était là que se faisait le premier campement, et les conducteurs des canots ne croyaient commencer réellement leur voyage qu’à partir de ce lieu.
Le lendemain, au départ, on faisait les adieux au Canada, et on lançait les canots à force d’aviron sur le lac des deux Montagnes. Les embarcations dont les voyageurs se servaient depuis Lachine jusqu’au fort William, à l’extrémité du lac Supérieur, étaient ce qu’on appelait les canots des maîtres; ils contenaient dix-huit rameurs et il fallait huit hommes pour les porter. Toutes les marchandises et les provisions qui formaient la cargaison d’un canot étaient attachées par ballots pesant de quatre-vingt à quatre-vingt dix livres. Pour avoir une idée des fatigues et des difficultés qu’offraient ces voyages, disons que de Lachine au lac Huron, il y avait à faire au moins vingt-six portages. Arrivés au pied d’un rapide, tous les voyageurs conduisaient le canot à la côte; puis prenant sur leurs épaules les ballots de marchandises, ils les portaient jusqu’à l’endroit où la rivière redevenait navigable; on en faisait autant du canot. Les portages avaient quelquefois jusqu’à un mille de long. Il fallait recommencer le même travail chaque fois que la navigation était interrompue par une cascade ou une chute. Les chemins des portages étaient ardus et pénibles; il fallait gravir des rochers, passer à travers les bois dans des sentiers à peine battus, ou bien marcher dans les savanes où le pied s’enfonçait dans l’eau et la vase. Mme Lajimonière avait à suivre tous les jours les voyageurs dans ces marches fatigantes, et à porter dans ses bras une partie des effets qu’elle emportait avec elle. Malgré les difficultés d’une pareille route, les voyageurs arrivèrent sans accident à l’entrée du lac Supérieur, à la tête du sault Sainte-Marie. Ce lac, comme on le sait, est une vaste mer intérieure sur laquelle naviguent aujourd’hui comme sur l’océan des vaisseaux de haut tonnage; il est sujet à de fréquentes tempêtes, et quand cette masse d’eau est soulevée par un vent violent la navigation devient dangereuse, même pour de gros navires; ses vagues furieuses vont se briser contre les rochers abrupts qui bordent ses côtes au nord; et souvent il devient très difficile aux vaisseaux de trouver un abri pour se mettre en sûreté. Les canots de la Compagnie, chargés jusqu’au bord, n’avaient pas la témérité, on le pense bien, de s’éloigner des côtes. Dès que les guides voyaient le vent s’élever ils se hâtaient de gagner la baie la plus proche, où ils attendaient le retour du beau temps. Il arrivait quelquefois que, durant la traversée, de la pointe d’une baie à l’autre, les voyageurs se trouvaient pris à l’improviste par une bourrasque, et alors les canots couraient les plus grands dangers; il en périssait même de temps à autre, et alors marchandises et voyageurs disparaissaient au fond du lac qui est d’une profondeur étonnante même à quelques pieds du bord.
Cette année là, les canots eurent deux terribles tempêtes à essuyer; durant l’une d’elles surtout, une partie de l’expédition faillit périr au milieu des vagues. Mme Lajimonière, bien des années plus tard, racontait encore à ses enfants les frayeurs mortelles qu’elle avait ressenties en cette occasion, et avec quelle ferveur elle avait prié en se voyant sur une si frêle embarcation.
En partant du Canada, elle avait apporté avec elle des objets de piété; une médaille et un chapelet. Elle fut assez heureuse pour les conserver durant toute sa vie. A l’âge de 96 ans, elle avait encore en sa possession le même chapelet qu’elle portait sur elle en venant à la rivière Rouge.
Dans tous les dangers qu’elle eut à courir pendant les nombreux voyages qu’elle fut obligée de faire, elle avait recours à son chapelet, et elle disait vers la fin de sa vie que c’était sa dévotion à la très sainte Vierge qui l’avait préservée de tout malheur.
Après un mois de marche environ la troupe de voyageurs arrivait au fort William.—C’était un peu plus de la moitié du chemin pour arriver à la rivière Rouge, mais c’était à peine la moitié des difficultés de la route qu’on avait surmontées. Le trajet de la baie du Tonnerre au lac Winnipeg se faisait tantôt en canot, tantôt sur terre. Les portages étaient aussi fréquents qu’entre le lac Huron et Montréal. Les canots dont se servaient les voyageurs pour cette partie du chemin étaient beaucoup plus petits que les premiers, parce que le pays à travers lequel on avait à passer offrait beaucoup plus d’obstacles. Ceux qui ont travaillé depuis quelques années sur la partie du Pacifique entre Winnipeg et la baie du Tonnerre ont une idée de cette nature sauvage, semée de rochers et de précipices, et comprennent combien nos anciens voyageurs des pays d’en haut avaient besoin d’énergie et de courage pour ne pas succomber dans les fatigues de ces voyages.