Du fort William la route se fit sans accidents, et les canots arrivèrent au grand lac Winnipeg vers la première semaine de juillet.
L’entrée du lac Winnipeg était pour la Compagnie du N.-O. une espèce d’entrepôt où les voyageurs des postes de l’ouest et du haut de la rivière Rouge, se rendaient chaque printemps pour attendre l’arrivée des canots.
Là chaque troupe de voyageurs prenait les marchandises et les provisions destinées aux différents forts, et après quelques jours employés à fêter, les hommes venus du fort William s’en retournaient, tandis que ceux qui étaient venus les rencontrer reprenaient chacun sa direction.
M. et Mme Lajimonière s’embarquèrent sur les canots qui allaient à Pembina, car c’était dans ce poste qu’ils avaient l’intention de passer l’hiver.
Avant son voyage à Maskinongé, M. Lajimonière avait déjà demeuré quatre ans à cet endroit; il y avait même laissé une indienne qu’il avait gardée pendant son séjour dans ce poste. Nous verrons bientôt qu’elle fut une occasion de chagrin pour Mme Lajimonière.
Les canots, en remontant la rivière, s’arrêtèrent au fort Gibraltar, qui était bâti à l’embouchure de l’Assiniboine, afin d’y déposer des marchandises. Ce comptoir avec celui de la baie d’Hudson, bâti un mille plus bas, étaient les seuls établissements le long de la rivière Rouge, depuis le lac Winnipeg jusqu’à Pembina. Tout était solitaire et sauvage sur les côtes de la rivière; nulle trace d’habitation n’apparaissait aux regards des voyageurs, et dans ces solitudes immenses aucun autre bruit que le cri des oiseaux, fuyant à leur approche, ne frappait leur oreille. Après quatre ou cinq jours employés à remonter le cours tortueux de la rivière, on arriva au poste de Pembina.
M. Lajimonière planta sa tente dans le voisinage du fort pour attendre la saison de la chasse d’automne.
Il y avait auprès de ce fort cinq ou six Canadiens trappeurs qui étaient mariés à des femmes du pays. La vie de ces hommes ne différait pas de celle des sauvages: comme eux ils habitaient dans des loges de peaux, campaient auprès du fort pendant l’été et allaient passer l’hiver dans les prairies pour y faire la chasse. Mme Lajimonière n’eut pour toute société, à son arrivée à Pembina, que les femmes indiennes de ces quelques Canadiens. Mais elle ne savait pas la langue sauvage et les indiennes ne parlaient pas le français,—en sorte que la conversation ne pouvait se faire que par signes. On peut juger des ennuis qu’elle eut à dévorer, quand, seule sous sa tente, pendant que son mari était absent pour aller chasser, elle se reportait par la pensée vers sa famille, qu’elle avait laissée pour toujours, et qu’elle se voyait si loin de tout pays civilisé.
Jean-Baptiste Lajimonière, nous l’avons déjà dit, avait comme tous les voyageurs du nord de ce temps, pris pour femme une Indienne, pendant les cinq années qu’il avait passées à Pembina. Il avait abandonné cette femme un an avant son voyage au Canada, et celle-ci avait continué de vivre loin du fort avec ses parents et d’autres sauvages. Quand, après deux ans d’absence, cette Indienne vit revenir, avec une femme, celui qu’elle avait regardé comme son mari, la jalousie s’empara d’elle, et elle résolut de se venger de cet affront sur Mme Lajimonière.
On sait que les sauvages infidèles ont certains breuvages qu’ils préparent et qu’ils font boire à leurs ennemis pour leur communiquer des maléfices. Sur ces sortes de breuvages, ils font des invocations à leur manitou pour le prier de venir à leur aide, afin de causer du mal à leur ennemi. Beaucoup de personnes, qui ont vécu longtemps chez les sauvages, assurent que ces breuvages, qui s’appelleraient plutôt des poisons, ne réussissent que trop souvent à produire l’effet désiré.