Cette Indienne forma donc le dessein d’empoisonner Mme Lajimonière. Elle tâcha d’abord de dissimuler sa jalousie et de se montrer le plus aimable possible. Sous le prétexte de rendre des services à Mme Lajimonière, elle venait tous les jours lui faire visite dans sa loge.

Mme Lajimonière, ignorant les rapports que cette femme sauvage avait eus avec son mari, ne pouvait soupçonner aucune mauvaise intention cachée sous ces bons procédés, et elle ne se tenait nullement sur ses gardes.

Heureusement l’Indienne confia son secret à la femme d’un des Canadiens qui vivait auprès du fort. Celle-ci se hâta d’avertir Mme Lajimonière du danger qui la menaçait: elle lui conseilla en même temps de s’éloigner du fort avec son mari pour quelque temps. M. Lajimonière, qui savait ce que peut la jalousie et la soif de la vengeance dans le cœur des sauvages, leva sa tente immédiatement, et partit pour aller passer l’hiver dans le haut de la rivière Pembina.

A l’automne, presque tous les chasseurs se rendaient à cet endroit, qui était le plus favorable pour la chasse au buffle. Cette place portait le nom de Grand-Camp.

Plus tard, en 1812, quand les premiers Ecossais arrivèrent à la rivière Rouge, ils furent obligés, pendant trois ou quatre hivers, de se transporter là pour se procurer de quoi vivre par la chasse, n’ayant aucun autre moyen de subsistance dans le pays.

M. Lajimonière cependant ne demeura pas au Grand-Camp avec sa femme jusqu’au printemps. Vers le commencement de janvier, il revint au poste de Pembina. Le jour des Rois, il était logé dans une maison du fort, et ce fut là que le 6 janvier Mme Lajimonière mit au monde son premier enfant.

Ce jour, ordinairement si joyeux et si consolant pour une mère, fut triste et sombre pour Mme Lajimonière. Elle ondoya son enfant elle-même, car elle était seule capable de le faire sûrement.

C’était une fille, elle lui donna le nom de Reine, parce quelle naissait le jour des Rois: mais elle n’eut pas la consolation de la voir porter à l’église pour y recevoir le saint baptême accompagné de ses touchantes cérémonies: elle n’entendit pas le son joyeux des cloches, qui fait tressaillir de bonheur le cœur d’une jeune mère; elle ne reçut point les visites si consolantes des parents et des amis, qui viennent partager les joies de la famille en ce beau jour.

Cependant Mme Lajimonière continua de demeurer au fort de la Compagnie jusqu’au mois de mai. Son mari passait presque tout son temps à la chasse. C’était d’ailleurs le seul moyen qu’avaient les trappeurs de se procurer de la nourriture. Il est vrai qu’à cette époque le gibier était très abondant, et un chasseur tant soit peu habile n’était jamais exposé à jeûner.

Quand les beaux jours du printemps furent revenus et que les rivières et les lacs furent débarrassés de leur épaisse couche de glace, M. Lajimonière annonça à sa femme qu’il avait l’intention de laisser Pembina pour monter à la Saskatchewan en société avec trois Canadiens qui avaient passé l’hiver à Pembina. Les noms de ces Canadiens étaient: Chalifou, Belgrade et Paquin. Tous les trois étaient mariés avec des Indiennes de la tribu des Cris.