Ils se procurèrent deux canots assez larges pour eux, leurs femmes et quelques provisions pour le voyage, puis ils se mirent en route, vers la fin de mai 1807.

Les canots descendirent tranquillement la rivière Rouge jusqu’à l’entrée du lac Winnipeg, dont ils longèrent les côtes jusqu’à l’embouchure de la Grande Saskatchewan. Le bagage que traînait Mme Lajimonière se réduisait à peu de chose: son enfant et un peu de provisions pour trois ou quatre jours d’avance, c’était tout ce qu’elle portait avec elle. Elle enveloppait son enfant dans un maillot sauvage, à la manière des femmes indiennes; il fallait bien, sur ce point, adopter les usages du pays, parce qu’ils sont les plus commodes. Néanmoins, nous devons remarquer que, quoique Mme Lajimonière ait vécu soixante et douze ans dans un pays sauvage, elle n’adopta jamais pour elle-même aucun des costumes indiens, elle tenait à garder autant que possible les modes de son pays.

Les voyageurs s’avançaient à petites journées; rien d’ailleurs ne les pressait: ils pouvaient chasser le gibier dont ils avaient besoin et ils le trouvaient en abondance sur la route: étant au commencement de la belle saison, ils avaient devant eux tout le temps nécessaire pour se rendre avant l’automne au fort des Prairies, où ils comptaient passer l’hiver.

Le soir, les canots accostaient au rivage, au premier endroit venu. On allumait un grand feu sur la côte pour préparer le repas et pour chasser les maringouins qui fourmillent le long de ces grèves. Ce feu servait aussi à tenir à distance les bêtes féroces pendant la nuit.

Après quelques semaines, les canots arrivèrent auprès du fort Cumberland où les voyageurs avaient l’intention de s’arrêter un peu. Il y avait autour du fort un grand nombre de sauvages, réunis alors pour la traite. D’avance, ils avaient appris la nouvelle qu’une femme blanche, venant du pays des Français, était arrivée parmi eux, et qu’elle devait bientôt passer au fort Cumberland. C’était pour eux un grand sujet de curiosité. Ils firent mille questions pour savoir si elle était bien différente des femmes sauvages; si elle était bonne ou méchante, s’il y avait des précautions à prendre pour lui parler.

Le canadien Belgrade, qui avait devancé ses compagnons pour arriver au fort, dit aux sauvages que cette Française était bien bonne, mais qu’elle était très forte en médecines et qu’elle avait la puissance de faire mourir, rien qu’en les regardant, tous ceux qui l’insultaient. Dans l’espace de quelques minutes, tout le camp fut instruit de cette particularité merveilleuse, et tous se promirent bien de faire leur possible pour se rendre favorables les regards de la Française. On lui prépara des présents et des discours. Quand Mme Lajimonière arriva au camp, c’était à qui lui présenterait ses hommages. Tous voulaient lui faire bonne mine. Prends-nous en pitié, lui disaient-ils; nous sommes contents de te voir; et ils prenaient un plaisir indicible à la regarder.

Mme Lajimonière était loin d’être dépourvue d’agréments. Les traits de son visage étaient réguliers et sa peau d’une grande blancheur. Pour les sauvages, qui n’avaient jamais vu d’autres beautés que leurs noires compagnes, c’était une merveille; aussi lui témoignèrent-ils un respect extraordinaire.

Après une semaine de repos, les voyageurs continuèrent leur route vers le fort des Prairies.

Un soir qu’ils s’étaient arrêtés fort tard pour camper, ils attachèrent leurs canots aux saules du rivage, et allumèrent un grand feu au pied de la côte, où ils trouvèrent des arbres renversés. Après le souper, les voyageurs causaient ensemble autour du bûcher enflammé; Belgrade, Chalifou, Paquin et Lajimonière étaient assis entre la rivière et le bûcher, pendant qu’un nommé Bouvier, qui s’était joint à eux sur la route, se trouvait seul de l’autre côté du feu. A quelques pas de distance Mme Lajimonière était à préparer le campement avec les femmes des Canadiens, quand tout à coup Bouvier poussa un cri de détresse, et appela ses compagnons à son secours.

Au premier cri qu’il fait entendre chaque chasseur saisit son fusil et se prépare à se défendre contre l’ennemi qui vient les attaquer. On passe vite de l’autre côté du brasier pour voir ce que devient Bouvier, et contre qui il a à lutter. On ne pouvait pas soupçonner qu’un animal sauvage viendrait auprès du feu attaquer un homme pendant la nuit, car le feu a pour effet de mettre les bêtes fauves en fuite. Cependant à peine les quatre chasseurs ont-ils fait quelques pas qu’ils aperçoivent leur malheureux compagnon emporté dans le bois par une ourse suivie de deux oursons.