Elle tenait Bouvier dans ses griffes et le frappait rudement au visage pour l’assommer.
Aussitôt qu’elle vit quatre hommes à sa poursuite elle redoubla de fureur contre sa proie et se mit à lui labourer le visage avec ses ongles. M. Lajimonière, qui était un chasseur intrépide, la harcelait de la crosse de son fusil pour lui faire lâcher prise; dans la crainte de tuer Bouvier en voulant le sauver, il n’osait pas tirer sur l’ourse. Cependant Bouvier, se sentant étrangler, criait de toutes ses forces: tirez donc; j’aime autant mourir d’un coup de fusil que d’être dévoré tout vivant.
M. Lajimonière fit feu sur la bête à bout portant et la blessa mortellement. Cependant, comme elle conservait encore assez de forces, elle lâcha Bouvier pour se ruer sur celui qui venait de l’attaquer aussi rudement. M. Lajimonière s’y attendait, et, comme son fusil n’avait qu’un seul coup, il prit sa course vers son canot, où il avait un second fusil tout chargé. A peine l’avait-il saisi, que déjà l’ourse arrivait sur la grève et se levait pour monter sur le canot. M. Lajimonière, ne craignant plus de blesser son compagnon, visa la bête en pleine poitrine: cette fois, elle ne se releva plus.
Dès que l’ourse ne fut plus à craindre, Mme Lajimonière, qui, pendant tout ce tumulte, avait été toute tremblante de peur, alla relever le malheureux Bouvier qui était tout couvert de blessures et à moitié mort. L’ourse, avec ses ongles, lui avait arraché la peau du visage depuis la racine des cheveux jusqu’au bas du menton. Il ne lui restait ni yeux, ni nez, tout avait disparu. Cependant il n’était pas blessé mortellement: on pansa ses plaies aussi bien qu’on pouvait le faire en pareille circonstance et on entreprit de le transporter au fort des Prairies. Mme Lajimonière prit soin de lui le long de la route. Il finit par guérir de ses blessures, mais il demeura aveugle et infirme le reste de ses jours. Il vécut plusieurs années au fort des Prairies.
Quand les premiers missionnaires arrivèrent à la rivière Rouge en 1818, il obtint de se faire descendre à Saint-Boniface pour y rencontrer des prêtres. Il termina ses jours chez Mgr Provencher. On rapporte que dans les dernières années de sa vie il passait ses journées à faire des croix et des crucifix, tout aveugle qu’il était; mais il ne fit jamais de chefs-d’œuvre.
Revenons maintenant à nos voyageurs. Ils reprirent leur route le lendemain, et continuèrent leur voyage vers le fort des Prairies, où ils arrivèrent à la fin du mois d’août. M. Lajimonière y avait déjà passé l’hiver deux ans auparavant; il connaissait le bourgeois du fort, M. Bird, et il obtint pour lui-même et sa femme une place dans le fort pour l’automne et l’hiver.
Le fort des Prairies, appelé aujourd’hui Edmondton était le fort le plus important de l’ouest à cette époque. C’était le grand point de réunion des sauvages. Les Indiens de toutes les tribus s’y rencontraient: des Pieds Noirs, des Assiniboines, des Sarcis, des gens du Sang, des Cris, etc., et quand ces diverses nations étaient rassemblées autour du fort, elles inspiraient souvent des craintes très sérieuses aux bourgeois et aux employés. Il s’y livra plus d’une bataille où le sang coula, où plus d’un combattant trouva la mort. Ceux qui avaient la garde des forts avaient souvent besoin d’une audace invincible et de muscles d’acier pour dominer ces barbares, qui ne connaissaient d’autre souveraineté que celle de la force et de la bravoure. Les sauvages sont comme les fauves qu’on ne dompte que par la puissance du regard.
On raconte qu’une fois, le bourgeois d’un fort sur la Saskatchewan était resté seul au poste avec un serviteur, pendant que tous les employés étaient allés, les uns à la prairie, les autres conduire des pièces à un fort voisin. Une bande de Pieds-Noirs, qui étaient campés à quelques arpents de la palissade, s’avisèrent à l’entrée de la nuit d’aller se faire ouvrir les portes du fort pour demander de la boisson et du tabac. Sachant que le bourgeois était seul avec son serviteur, ils s’imaginaient avoir facilement raison de lui en l’intimidant par leur nombre, et ne doutant nullement qu’ils en obtiendraient tout ce qu’ils voudraient.
Ils se rendirent donc auprès de la porte principale du fort et se mirent à frapper pour entrer. Le serviteur, effrayé par ce bruit, accourut pour voir de quoi il s’agissait. Il ouvrit un petit guichet, par lequel on pouvait examiner sans danger les gens du dehors. Quand il aperçut cette bande de sauvages à une heure aussi avancée de la nuit, il comprit que l’affaire allait être sérieuse. Le bourgeois était déjà au lit. Le serviteur dit aux sauvages d’attendre un moment, qu’il allait avertir son maître et apporter les clefs du fort.
De chaque côté de la porte il y avait une tourelle munie d’un bon canon chargé à balles. Il n’y avait qu’à y mettre le feu pour faire danser les sauvages. Le bourgeois dit à son serviteur: “Va dans l’une des tourelles; ôte les balles qui sont dans le canon et laisse seulement la charge de poudre; j’en ferai autant de l’autre côté, puis quand je te crierai: tue, tu tueras.” Pendant ce temps là, les sauvages attendaient patiemment à la porte, croyant en vérité qu’on était à chercher les clefs pour les introduire. Quand le bourgeois fut rendu à l’affût du canon, duquel il arracha les balles, il poussa un cri à son serviteur pour l’avertir de faire feu. Les deux coups partirent presqu’en même temps. Les sauvages qui ne s’attendaient pas à ce salut solennel, faillirent en perdre connaissance. Ils furent si effrayés qu’ils bondirent trois pieds en l’air; puis obéissant au ressort qui les poussait en avant, ils s’élancèrent du côté de leur camp, sans regarder ni à droite ni à gauche. Le bourgeois, joyeux et triomphant, passa la tête à travers une ouverture et leur cria: “arrêtez, arrêtez, j’ai encore un autre coup à vous tirer.” Il paraît qu’ils lui firent grâce de ce coup et qu’ils ne furent point tentés de revenir.