Mais on ne s’en tirait pas toujours aussi gaîment.
Dans une autre occasion, un fort voisin de celui-ci fut le théâtre d’une scène affreuse. Les employés du fort étaient partis, un matin, avec des canots, pour porter des provisions à quelques lieues plus haut, dans un autre poste de traite, et le commis, nommé Kite, était resté seul. Les canots étaient conduits par quatre Canadiens: Montour, Millet, Morin et St-Germain. Un métis, nommé Tourangeau, suivait les Canadiens dans un petit canot. Durant la journée, des sauvages, qui étaient campés de l’autre côté de la rivière, vis-à-vis le fort, envoyèrent un jeune Indien au magasin pour acheter de la poudre. Quand le commis lui eut donné ce qu’il demandait, il lui mit, en badinant, la main sur la tête, sans penser que le jeune Indien pourrait prendre ombrage de cette démonstration familière et pure de toute mauvaise intention. A peine de retour à son camp, celui-ci tomba malade, et mourut avant la fin de la journée. Au moment de rendre le dernier soupir, il dit à ses parents que c’était le commis du fort qui était la cause de son mal; que, le matin, il lui avait jeté un sort mauvais en lui mettant la main sur la tête. Les sauvages ne crurent que trop facilement à la parole de l’enfant. Pour eux, le commis n’était ni plus ni moins qu’un sorcier dont il fallait se débarrasser le plus tôt possible. L’occasion était favorable; contre un seul homme la lutte devait être facile et le pillage sans danger.
Le lendemain, à la pointe du jour, les sauvages traversèrent donc en grand nombre la rivière, pénétrèrent dans le magasin, se ruèrent sur le commis et le percèrent à coups de couteau. Ils commencèrent ensuite à piller le fort. Pendant ce temps les Canadiens qui étaient partis la veille s’en revenaient sans soupçonner l’ombre d’un danger. Une vieille métis, qui vivait parmi les sauvages, sachant qu’on allait les massacrer dès qu’ils mettraient le pied sur la côte, essaya de leur sauver la vie sans exposer la sienne. Elle alla se placer sur une petite île, à deux ou trois milles plus haut, pour arrêter les voyageurs quand elle les verrait passer. Malheureusement il était tard quand ils passèrent, ils ne la remarquèrent pas et elle ne réussit pas à se faire entendre. En arrivant au fort les sauvages les assassinèrent, et prirent la fuite.
Tourangeau, le métis, était demeuré en arrière des Canadiens, et n’arriva au fort qu’un jour après eux. Il fut surpris en débarquant de ne voir personne sur la côte. Il se dirigea vers la porte pour voir quelle était la cause du silence qui régnait partout. Le premier objet qui frappa ses regards fut le cadavre d’un de ses compagnons qui était percé de coups de couteau. A mesure qu’il pénètre dans l’intérieur du fort il rencontre les autres cadavres et enfin le corps du commis déjà en décomposition. Comme il n’y a plus là aucun être humain vivant, il ne peut recevoir d’explication sur cette horrible boucherie. Il commence à songer que peut-être des sauvages, cachés dans les environs, vont lui faire subir le même sort et que déjà on le vise pour le tuer. Fou de peur, il court à son canot, le pousse au large et se met à ramer de toutes ses forces pour atteindre le poste voisin. Il se proposait de voyager toute la nuit, afin de se soustraire à la poursuite des sauvages. Vers dix heures du soir, il aperçut sur la grève un grand feu environné de monde. A la distance où il se trouvait il ne lui était pas possible de distinguer si c’étaient des ennemis. Quand il fut arrivé vis-à-vis le campement, il adressa la parole en français, afin de voir si ces gens ne seraient pas des Canadiens du poste voisin. Grande fut sa joie quand il entendit qu’on lui répondait dans la même langue, c’étaient des employés de la Compagnie qui, eux aussi, allaient porter des provisions dans des postes plus éloignés. Tourangeau se hâta de traverser la rivière et de leur raconter la scène effrayante dont il avait été le témoin.
Tels étaient les dangers que les voyageurs couraient, à cette époque, pour le service des compagnies, dans ces immenses solitudes de l’ouest. Un pareil genre de vie devait offrir peu d’attraits à une femme accoutumée à la vie paisible des campagnes du Canada.
Mme Lajimonière hiverna pendant quatre années consécutives au fort des Prairies. Arrivée à ce poste dans l’automne de 1808, elle ne retourna à la rivière Rouge qu’au printemps de 1811. Pendant l’hiver, son mari était absent la plus grande partie du temps, pour visiter ses pièges et se procurer des fourrures. Il n’était pas engagé au service des compagnies, il chassait pour son propre compte, et vendait ses pelleteries au fort comme les Indiens. Le printemps, quand le temps des belles fourrures était passé, M. Lajimonière laissait le fort pour aller à la prairie chasser le buffle; sa femme l’accompagnait. Elle montait à cheval, et chevauchait des journées entières à travers les prairies et les bois. Quand son mari trouvait un endroit favorable pour la chasse, il y plantait sa tente et y séjournait quelque temps.
Durant l’été de 1808, M. Lajimonière était campé sur les bords d’une petite rivière avec son compagnon Belgrade, qui lui aussi avait sa femme à la prairie. Un jour qu’ils étaient à visiter leurs pièges au loin et que les deux femmes étaient restées seules sous la tente, tout à coup une bande de sauvages de la nation des Cris passa auprès de leur tente. En apercevant cette petite loge isolée autour de laquelle ils ne voyaient personne, les sauvages eurent la curiosité de la visiter. Dès que la femme de Belgrade les vit approcher, elle saisit dans ses bras l’enfant de Mme Lajimonière, et se sauva à toutes jambes dans le bois, croyant que les sauvages allaient les massacrer.
Ils entourèrent la loge, et le chef de la bande descendit pour examiner s’il n’y aurait pas là un ennemi caché.
Mme Lajimonière, qui n’était pas accoutumée à ces visites crut un instant que sa dernière heure était arrivée. Quand le chef indien se présenta à l’ouverture de la tente il ne fut pas peu surpris de voir à genoux une jeune femme blanche comme il n’en avait jamais vue. Mme Lajimonière, en effet, était à genoux au milieu de sa loge et disait son chapelet demandant à la sainte Vierge de la protéger.
Il y avait parmi ces sauvages un Canadien du nom de Batoche Letendre; il avait épousé une femme de leur tribu et avait adopté leur genre de vie.