Il s’approcha lui aussi de la loge de Mme Lajimonière et dès qu’il reconnut une Canadienne, il se hâta de la rassurer en lui disant qu’elle n’avait rien à craindre de leur part “Je vis depuis longtemps au milieu d’eux, dit-il, et je suis certain qu’ils ne vous feront aucun mal.” Ces paroles rassurèrent un peu Mme Lajimonière. Cependant, seule au milieu d’un désert, avec une bande de guerriers sauvages à la recherche de quelque ennemi à scalper, les heures lui parurent d’une longueur désespérante. Vers la fin du jour, son mari était de retour de la chasse. Il fut étrangement surpris de trouver d’aussi nombreux visiteurs autour de sa loge; les uns étaient nonchalamment étendus sur l’herbe, fumant leur calumet, les autres avaient soin de leurs chevaux à quelque distance.
Il crut d’abord que sa femme avait été massacrée et que le même sort l’attendait. Ne la voyant pas sortir de sa tente, il lui cria d’aussi loin qu’il put se faire entendre: “Marie-Anne, vis-tu encore?” “Oui, dit-elle, je vis, mais je me meurs de peur.”
M. Lajimonière connaissait les usages des sauvages et il parlait facilement leur langue. Il s’approcha donc hardiment de la bande, et après leur avoir donné la main en signe de paix, il les pria d’aller camper plus loin, afin de laisser reposer sa femme qui était fatiguée et malade.
Les sauvages assurèrent à M. Lajimonière qu’il était leur ami, qu’ils ne lui voulaient aucun mal et qu’ils allaient, en effet, passer la nuit un peu plus loin.
Quand ils furent partis, la femme de Belgrade, qui avait passé la journée cachée dans le bois, revint trouver Mme Lajimonière avec son enfant, et tous trois se félicitèrent d’en avoir été quittes pour la peur.
Le lendemain, J.-Bte Lajimonière et son compagnon levèrent le camp pour se rapprocher du fort des Prairies. On était alors au mois d’août. Mme Lajimonière suivait son mari à cheval, portant avec elle son enfant emmaillotté dans un sac qu’elle laissait pendre d’un côté du cheval, tandis que de l’autre côté elle portait un sac de provisions, qui par son poids contrebalançait le poids de l’enfant et l’empêchait de tomber.
Mme Lajimonière chevauchait ainsi des journées entières quand il fallait retourner au fort des Prairies pour reprendre les quartiers d’hiver. Durant la saison d’été, son mari se portait quelquefois à de grandes distances du fort. Cette année là, il avait campé quelque temps dans les environs de la rivière Bataille. Deux ou trois jours après son aventure avec les sauvages, M. Lajimonière était au milieu d’une grande prairie fréquentée par d’innombrables troupeaux de buffles, quand tout-à-coup il rencontra sur son passage une bande de ces animaux. La présence d’un troupeau de buffles produit sur les chevaux des chasseurs un effet étonnant. Sans être excité par son cavalier, un cheval parfois s’élance à la poursuite des buffles avec tant d’ardeur qu’il devient impossible de le maîtriser. Le chasseur, ainsi mêlé à des milliers d’animaux lancés dans une course furibonde, court les plus grands dangers.
Mme Lajimonière était, par malheur, ce jour là, sur un cheval accoutumé à ces courses; aussi, dès qu’il aperçut les animaux, sans s’occuper du fardeau qu’il portait, il prit le mors aux dents et s’élança sur le troupeau. Embarrassée par les deux sacs qui pendaient de chaque côté du cheval, et dans l’un desquels se trouvait son enfant, Mme Lajimonière croyait à chaque instant qu’elle allait être lancée sur le sol et broyée sous les pieds des buffles. Elle se recommanda à Dieu et se cramponna de son mieux aux crins du coursier. Elle ne put calculer combien de temps dura la course, mais il est certain qu’elle la trouva horriblement longue. Quand son mari, à force de tours et de détours, parvint à la tirer de ce danger, elle était sur le point de succomber à la crainte autant qu’à la fatigue. C’était vers les trois heures de l’après-midi. M. Lajimonière, son compagnon et les deux femmes s’arrêtèrent auprès d’une butte où il y avait du bois, et ce fut là, quelques heures après la course, que Mme Lajimonière donna le jour à son second enfant, qui fut surnommé Laprairie, parce qu’il était né au milieu de la prairie.
La naissance de son premier enfant, à Pembina, n’avait pas été un jour joyeux pour cette jeune femme, cependant, comparée à celle du second, c’était une fête brillante. Représentez-vous une pauvre femme, seule pour ainsi dire, au milieu d’un désert immense, à des milliers de lieues de toute civilisation, sans secours, sans maison, presque sans abri, et couchée sur la terre pour passer ses jours de maladie: quel abandon! Mais ce ne fut pas tout: deux jours après la naissance de son enfant, Mme Lajimonière, après l’avoir ondoyé, l’enveloppa de langes, le mieux qu’elle put, le prit dans ses bras et remonta à cheval pour se rendre le plus vite possible au fort des Prairies. On aurait peine à croire ces choses chez une Indienne; mais quand on sait comment Mme Lajimonière avait été élevée, on ne comprend pas comment elle ait pu résister à de telles fatigues.
La saison n’étant pas encore avancée, les voyageurs, arrivèrent de bonne heure et sans accident au fort des Prairies. Mme Lajimonière y passa l’automne et l’hiver.