A l’approche du printemps, il lui arriva, aux portes du fort même, une aventure assez curieuse avec la femme d’un Pied-Noir, qui était campé dans les environs. Un jour Mme Lajimonière était allée, avec une chaudière, quérir de l’eau à la rivière, et ses deux enfants étaient restés seuls dans la maison. Du fort à la rivière, la distance n’était pas très grande, mais les côtes sont extrêmement élevées; il faut bien une dizaine de minutes pour monter et descendre.
Le dernier né de Mme Lajimonière était un joli petit enfant, au teint frais, aux yeux bleus, à la tête blonde. Il avait déjà attiré l’attention des Indiennes.
Une Pied-Noir qui s’était introduite souvent dans le fort l’avait remarqué et avait jeté sur lui un regard d’envie. Malgré son affection pour sa propre progéniture, elle n’eut pas de peine à se convaincre qu’il était plus charmant que ses petits Pieds-Noirs, et elle résolut de le voler aussitôt qu’elle en trouverait l’occasion. Elle profita donc, ce matin là, de l’absence de Mme Lajimonière pour s’emparer de l’enfant et s’enfuir avec lui. Elle le jeta dans l’espèce de capuchon formé avec la couverte dont elle s’enveloppait; puis avec ce paquet sur le dos elle se hâta de sortir du fort pour aller rejoindre ses gens, et décamper ensuite. En montant la côte, avec sa chaudière remplie d’eau, Mme Lajimonière vit bien une Pied-Noir qui se hâtait de s’éloigner, en emportant un enfant, mais elle ne soupçonnait pas que ce fût le sien.
A la porte du fort, elle rencontra le bourgeois, M. Bird, qui lui demanda d’où elle venait et pourquoi elle avait laissé ses enfants seuls, pendant que les Pieds-noirs étaient si proches. “En voici une qui se sauve avec un enfant, dit-il, ce pourrait bien être le vôtre qu’elle a volé. Hâtez-vous donc de vous en assurer.” Il ne fallut qu’un instant pour voir que l’enfant avait disparu, et que sans aucun doute l’Indienne l’emportait. Mme Lajimonière, sans demander le secours de personne et n’écoutant que son amour maternel, s’élança à la poursuite de la Pied-Noir, qui redoublait de vitesse pour s’échapper. Elle était déjà parmi les siens, quand Mme Lajimonière lui mit la main sur l’épaule. “Donne-moi mon enfant”, dit-elle en l’arrêtant; “donne-moi mon enfant que tu m’as volé.” La Pied-Noir ne comprenait pas ses paroles, mais elle comprenait bien ses gestes; elle voulut faire semblant de ne rien comprendre et parut étonnée comme tous les voleurs qu’on accuse. Mme Lajimonière alors ouvrit le capuchon que la Pied-Noir avait eu soin de bien fermer, et elle aperçut son petit enfant qui souriait. Quand elle vit son vol découvert, l’Indienne fit mine d’avoir voulu simplement jouer un tour et elle ne fit aucune résistance pour restituer l’enfant. Elle ne pouvait pas dire que c’était le sien propre, la couleur la trahissait trop; elle laissa donc Mme Lajimonière reprendre son enfant et renonça, pour le moment, au dessein d’élever un petit Canadien pour en faire un Pied-Noir.
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Malgré la triste aventure de l’été précédent, Mme Lajimonière repartit encore le printemps de 1809, pour suivre son mari à la prairie. Elle commençait à s’aguerrir, et ce genre de vie l’effrayait moins qu’au commencement: tant il est vrai qu’on s’accoutume à tout et qu’on finit par s’attacher même à ses misères, cependant, comme on va le voir, Mme Lajimonière n’était pas encore à la fin de ses tribulations.
Vers la fin du mois de juin, pendant les jours les plus longs de l’été, M. Lajimonière, étant à la recherche de gibier, campa un soir sur les bords d’un petit lac où il passa la nuit. Le lendemain, quand il voulut reprendre ses chevaux, il s’aperçut qu’ils avaient tous disparus. Avaient-ils été volés par les sauvages, ou bien étaient-ils allés chercher au loin d’autres pâturages? Il n’en savait rien. Il se mit sur leurs traces, sans savoir où il s’arrêterait, laissant sa femme seule avec ses deux enfants dans sa loge.
Il ne revint pas le même jour, et Mme Lajimonière fut obligée de passer la nuit seule.
La situation n’était pas des plus rassurantes. Dans le cas où elle serait attaquée soit par des bêtes sauvages, soit par des Indiens ennemis, elle ne pouvait espérer de secours de personne.
Le lendemain, dans le cours de l’avant-midi, une bande de sauvages de la tribu des Sarcis, armés de flèches et de couteaux, le visage tout barbouillé comme lorsqu’ils sont en guerre, environnèrent la loge de Mme Lajimonière. Ces sauvages étaient en marche pour aller venger quelques-uns de leurs guerriers qui avaient été massacrés les jours précédents par des Cris.