Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer d'ennui.
Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait, devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs. il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable.
Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée, sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir.
Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades.
X
Je m'attarde à vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon affaire.
La période dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se dérober sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je remettais la vie à plus tard, à cette date indéterminée où arriveront les événements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?
Je m'aperçus quand même du changement de la saison; la fraîcheur vint et maman me dit un jour:
--Louis, il va falloir mettre tes vêtements d'hiver.
J'avais, pour l'été, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup. Les soins de ma mère lui conservaient une sorte de décence; mais il était si limé, si poli, qu'il paraissait humilié et malheureux. Cela me plaisait: c'était bien le vêtement qui s'ajustait à mon âme. Je retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses déformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien à moi, comme des manifestations de ma pauvreté Intérieure. Grâce à ce pantalon cagneux et couronné, grâce à cette veste terne et bossue, je me sentais assuré de passer inaperçu, ce qui est un si grand bien dans l'existence. Mère me fit donc endosser mon vêtement d'hiver, cette jaquette assez chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui était à peu près neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cessé de l'exécrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler à un scarabée. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit obligé non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses goûts, de livrer jusqu'à l'aspect extérieur de sa personne?