Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En général, je ne portais sur moi que des sommes dérisoires; dix sous, quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander d'argent à ma mère. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses. Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais pas la monnaie. C'était une façon assez discrète, assez détachée de me procurer les quelques sous nécessaires à mes menus besoins. Je ne dépensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgré tout, l'omnibus, le métro, un timbre.
Or, cette espèce de misère qui, sous mon vieux vêtement, m'était assez indifférente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une jaquette de cheviotte, une jaquette d'employé aisé ou de bourgeois. Cet habit, en désaccord avec l'état de mon gousset, me devint comme un mensonge intolérable. C'est certainement à cette jaquette que je dus toutes sortes d'idées absurdes. A cause d'elle aussi je me mis à chercher une place avec une activité plus réelle.
Cette activité devint bientôt fiévreuse sans cesser d'être inefficace.
Les places! c'est comme les idées, on les trouve quand on ne les cherche pas. Les gens qui possèdent une situation avantageuse et sûre disent volontiers: «Un garçon vraiment courageux, vraiment résolu finit toujours...» Ah! monsieur, ce que la chance et le succès peuvent rendre les hommes bêtes et injustes!
A compter du moment où je pensai avec une réelle angoisse: «Allons! Allons! il faut que je trouve une place!» j'eus l'impression obscure mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fût possible d'accepter avec dignité.
Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur très haut, très lisse, très épais, et que ce mur-là, c'est l'avenir, et qu'on ne peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont éprouvé que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel sentiment.
Il vous est sans doute arrivé d'attendre quelqu'un, le soir, au coin d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrivé d'attendre pendant une heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne viendrait sûrement plus et de continuer à espérer quand même. Il vous est arrivé de connaître de telles angoisses et, aussi, celle que l'on éprouve à s'en aller en se retournant tous les dix mètres, bien qu'il soit évident que personne ne viendra, à se retourner et à revenir sur ses pas, malgré la certitude que tout cela est parfaitement inutile.
Ma vie fut en tout point comparable à cette vaine attente sous le bec de gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir était inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les démarches d'un homme qui a de l'espoir.
Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses, pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'était l'activité excessive avec laquelle je pensais.
Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de l'activité avec laquelle je pensais, je m'aperçois que je ne traduis pas du tout la vérité. Dire que je pensais avec activité, cela pourrait donner à croire que je m'appliquais à penser, que je m'y appliquais volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En réalité, ce qu'il y avait de frappant c'était bien plutôt la passivité avec laquelle je pensais. J'étais visité, traversé, brutalisé, violé par maintes pensées que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fût. Puis-je dire que je pensais? Puis-je m'attribuer ce mérite? N'étais-je pas plutôt le témoin impuissant, la victime? N'étais-je pas plutôt le champ de bataille ravagé? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien pour penser. On pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi. On pensait sans se gêner, à mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.