--C'est toi, Louis! Ton dîner est tout prêt dans la cuisine, mon enfant. J'ai laissé la soupe à petit feu.

Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son dé, comme font souvent les couturières, et elle ajouta, d'une voix où il y avait de la confusion:

--Nous avons envahi la salle à manger, tu vois. Marguerite a trop de travail, alors je l'aide un peu.

Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs? N'avais-je pas compris? N'était-ce pas assez clair?

Je saisis la petite terrine où mijotait la soupe; je m'assis à ma place familière, entre l'évier et le buffet de bois blanc, et je me mis à manger.

Voilà donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi, donner asile à mille pensées odieuses, et puis encore calculer l'emploi de la petite rente. Et c'était bien pourquoi ma mère devait veiller, coudre, coudre des gilets.

Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mère guettant, dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soirée, un franc cinquante, peut-être un franc soixante-quinze.

Je ne pus m'empêcher de redire: « Quinze sous pour le repas du midi; dix sous pour le repas du soir.... » J'aurais voulu me graver ces mots-là dans la peau, me les tatouer sur le coeur à coups d'épingle.

Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait là, puis une petite saucisse, puis un morceau de fromage. «Dix sous pour le repas du soir!» Je dévorai tout ce que je trouvai. Je n'en étais plus à mesurer ma honte.

Tout en mangeant, j'écoutais les deux travailleuses qui devisaient à mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et, pendant quelques minutes, le bruit de la machine à coudre rongeait le silence. Puis, de nouveau, c'était le calme et, d'instant en instant, cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive qui file vers les lèvres disjointes.