Mon dîner fini, je traversai la salle à manger sans prononcer une parole, sans m'arrêter et je pénétrai dans ma chambre. Je retirai mes chaussures imbibées d'eau. Je me jetai sur le canapé.
Ma chambre était obscure; par la porte demeurée entr'ouverte entrait un peu d'une clarté mélancolique. Cela composait un de ces tableaux qui vivent si profondément dans le souvenir: un coin de parquet luisant, deux ou trois objets à moitié ensevelis dans la ténèbre, l'arête d'un cadre, le fantôme rigide et gris d'un rideau.
J'étais parfaitement calme. J'étais parfaitement lucide et froid. L'impression dominante pour moi, était de lassitude et de résignation.
Rien à faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable de spéculer sur la mort de ma mère, un homme capable de calculer son petit bonheur en escomptant la mort de ma mère. Pendant ce temps, ma mère travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe, des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation: «Du calme! du calme! On ne peut pas s'empêcher de penser, mais qu'est-ce qu'une pensée? Quoi de plus inexistant qu'une pensée!» J'allais me laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme un rat qui traverse une chambre habitée.
Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a idée de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le doigt.
Rien à faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout à fait, les bras ballants, les jambes abandonnées, la poitrine offerte. Une bête pour la curée. Un champ de blé pour les sauterelles. Une charogne pour les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne vous gênez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, là-dedans? Où suis-je, là-dedans?
Il était beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la salle à manger. La lampe, bien que voilée, me fit cligner des paupières. Je m'assis auprès de la table.
Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres, comme effrayés, des yeux rougis par le travail nocturne.
Ma mère ramassait les épingles et les bobines. J'avais pris son dé; je jouais distraitement avec: il était chaud; il exhalait une mince odeur de sueur et de renfermé.
Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les délasser: