Voilà exactement ce qu'il me fallait.
--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant l'enveloppe qui contenait l'adresse du numéro 12.
J'écrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignée, digne et toutefois persuasive, une lettre péremptoire, convaincante. Les mots personne instruite me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je possédais, une épreuve déjà ancienne, sur laquelle je suis représenté avec des cheveux bouclés, une moustache à peine dessinée et cet air particulièrement mélancolique et timide qui fut le mien entre vingt et vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il donc des gens si maniaques?
La lettre partie, je me sentis réconforté, content. J'entrevis un succès, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinée d'un homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas une pensée que l'on pense soudain et qui suffit à changer le goût du monde?
Je vous l'ai dit, le temps était fort humide; je passai donc le reste de ma journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans mon coin favori: au bout d'une des tables, au fond, à gauche.
Là, je suis bien. Il tombe des hautes fenêtres une clarté sereine et spirituelle qui chante sur les pages imprimées ainsi qu'un archet sur une corde. Là, tout est juste et tempéré, comme dans le cerveau d'un sage. L'encens de la pierre et des livres pénètre l'âme et la purifie.
Je passai donc à la bibliothèque toute cette journée. J'y retournai le lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce pas? alors qu'une seule bonne démarche, adroitement conduite...
Comme je revenais à la maison, le soir du second jour, la concierge me remit une lettre. Une réponse, déjà! Je me hâtai de monter jusqu'au second étage, où le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.
e m'étais assis sur une marche au rebord limé, mangé par plusieurs générations de locataires et j'allais déchirer l'enveloppe. Soudain, ma précipitation me dégoûta. Je m'imposai, je réussis à m'imposer de ne lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau destin avec des mains qui tremblent.
Je montai donc assez posément les deux derniers étages. Ma mère et Marguerite travaillaient dans la salle à manger. Je pris le temps de leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la table. Le moment était venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas encore! Je me déchaussai, car jamais je ne reste chaussé quand je suis chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates, puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil oblique à cette lettre qui gisait là, comme une chose de peu d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir. J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un peu d'orgueil; je commençais à être fier de moi; je commençais à prendre, de mon caractère, une idée avantageuse.