--Ça y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara d'une partie de mes bandes et m'aida. Il écrivait fiévreusement, son oeil tour à tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous deux. De larges taches d'encre violettes séchaient sur ses doigts déformés.

Il rangea mon travail comme il avait rangé le sien: les paquets de bandes les uns sur les autres, en croix, par catégories mystérieuses. L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'élevait à un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:

--Quand vous aurez la pratique...

Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le bitume, exaltant l'âcre odeur de légumes pourris qui est l'haleine même de ce quartier.

Lhuilier sortit son cornet de tabac:

--Une cigarette?

Je me sentis lâche, lâche, et je refusai en mentant:

--Je fume si peu.

Mon compagnon se hâtait à mes trousses. Il y avait, dans sa démarche, quelque chose de sautillant et de traînant tout ensemble: de la fatigue et de la candeur. Il parlait sans arrêt, comme le matin. Je n'entendais pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensée me dérobaient la plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'écume d'une cataracte.

--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, à l'hôtel de l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai tant de choses à faire.