Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensée qui voyage trouve asile en mon âme. Toute graine qui tombe sur mon être y peut germer. Où suis-je là-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour moi entre ces mille démons ennemis? Comment me reconnaître, me nommer, m'appeler, entre tous ces visages?

Ne me dites pas: «Ces pensées sont en vous mais ne sont pas vous».--Eh! n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?

Surtout, surtout, ne me dites pas: «Tout cela ne vit que dans votre esprit.»--Seul compte ce qui se passe là.

Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose de propre.

Je suis incapable d'amour, incapable d'amitié, à moins qu'amour et amitié ne soient de bien pauvres, de bien misérables sentiments.

Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mère, j'ai trahi et bafoué Octave, forcé, souillé Marthe, abandonné Marguerite. Et j'ai fait mille autres crimes dont je n'ai pas même souvenir, ce qui est plus désespérant que tout.

Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!

Et pourtant, j'ai parfois rêvé d'une vie qui eût été la plus belle, la plus noble des vies.

Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maître. Ne m'accusez pas avant d'avoir fait retour sur vous-même.

Je suis un ilote. Qui me donnera la liberté? Qui me sauvera de la déchéance? Qui pourra me rendre la grâce perdue?